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15 juillet 2020

La boîte à outils de l’investissement durable

  Olivier Goemans myINVEST 25 mars 2020 45

Il ne fait plus guère de doute aujourd’hui que la vision à court terme constitue l’un des pièges des marchés financiers, entraînant son lot de « sous-investissements, d’inefficiences économiques et de mauvaises prises de décision, sapant la création de valeur à long terme »1. Il est également largement reconnu que le système financier actuel ne favorise pas activement la réflexion à long terme. Quels sont alors les outils dont disposent les investisseurs pour promouvoir l’investissement durable ?

Lorsque l’on parle d’horizon d’investissement, deux visions opposées viennent habituellement à l’esprit : la spéculation (à court terme) ou l’investissement (à long terme). Loin de nous l’idée de porter un jugement moral sur la première catégorie. Cependant, en tant que conseillers en investissement et gestionnaires de portefeuilles, nous nous donnons pour mission d’inciter les clients à considérer, par exemple, les marchés boursiers comme un « entrepôt de trésorerie, plutôt que comme un casino »2.

Pour nous, l’investissement à long terme est avant tout un état d’esprit, pas une durée de détention standard gravée dans la pierre. C’est avant tout une culture de la prise de décisions ancrée dans une perspective d’investissement viable. Cette approche se focalise sur des dimensions fondamentales et patiente le temps qu’il faut pour en récolter les fruits. Il s’agit moins d’un horizon précis, mais plutôt une prise en compte des tendances et des défis structurels.

Et en matière de tendances structurelles, le changement climatique nous semble devoir figurer en tête des priorités.

Les dimensions de « résilience » et d’atténuation des risques environnementaux devraient également entrer systématiquement en considération dans toute décision d’investissement.

Lors de l’examen de tout investissement potentiel, l’analyse fondamentale s’attache traditionnellement à évaluer les opportunités de hausse et les risques de baisse. Cette analyse n’est aujourd’hui plus suffisante. De notre point de vue, les dimensions de « résilience » et d’atténuation des risques environnementaux devraient elles aussi entrer systématiquement en considération dans toute décision d’investissement.

D’une manière générale, la communauté des investisseurs se montre de plus en plus sensible à la thématique du développement durable. Selon la Harvard Business Review, nous sommes actuellement confrontés à une « révolution des investisseurs »3 en matière d’investissement durable. Alors que des spécialistes se penchent sur l’histoire de l’investissement durable, sur les facteurs à l’origine de cette « révolution » et son impact sur les performances passées, nous souhaitons de notre côté revenir sur certaines exigences essentielles à respecter dans la quête d’un fournisseur de services d’investissement capable de répondre à vos ambitions de durabilité.

Pour agir efficacement, il y a lieu de commencer par énoncer quelles sont ses convictions en matière d’investissement et de développement durable. Celles-ci reflètent les opinions de l’organisme de gestion de portefeuille et déterminent les hypothèses explicites qui guident l’institution sur la façon dont elle doit investir et les principes qu’elle entend appliquer en conséquence.

Par exemple, un ensemble type de convictions en matière d’investissement durable pourrait refléter un ou plusieurs des éléments suivants :

  • une vision à long terme sur les marchés est propice à la création de valeur à long terme ;
  • le court-termisme crée des externalités indésirables qui peuvent nuire aux rendements financiers ;
  • l’investissement durable constitue la pierre angulaire de l’obligation fiduciaire d’un gestionnaire de portefeuille ;
  • certaines questions environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) font peser des risques systémiques à long terme ;
  • certaines tendances et dynamiques ESG créent des opportunités d’investissement à long terme ;
  • en s’engageant auprès de différentes parties prenantes, il est possible pour les investisseurs d’améliorer leur profil risque/rendement

L’intégration des données ESG dans le processus de décision d’investissement ainsi que la poursuite d’un engagement actif des gérants auprès des sociétés, sont essentielles pour proposer des solutions d’investissement responsable et durable à long terme.

Lorsqu’il apparaîtra clairement que les investisseurs ont intégré l’ESG dans leurs analyses, les chefs d’entreprise seront contraints de faire de même au sein de leur entreprise.

L’intégration de l’ESG s’articule autour du concept de « matérialité », à savoir l’identification des problèmes ESG concrets qui ont un impact tangible sur la valorisation d’une entreprise. Cette « matérialité » varie donc en fonction du secteur et de l’industrie considérée. Par exemple, les émissions de gaz à effet de serre seront importantes pour une entreprise de services publics, mais pas pour une entreprise de services financiers ; la gestion de la chaîne d’approvisionnement sera importante pour une entreprise industrielle qui emploie des travailleurs à bas prix dans les pays en développement, mais pas pour un laboratoire pharmaceutique. En résumé, il y a lieu pour les gérants de portefeuilles d’évaluer chaque investissement eu égard aux facteurs risque, rendement, coûts et ESG. Ce faisant, un cercle vertueux est engagé. Lorsqu’il apparaîtra clairement que ceux qui achètent ou vendent les actions d’une entreprise ont intégré l’ESG dans leurs analyses, les chefs d’entreprise seront contraints de faire de même.

Au sein de la société de gestion du portefeuille, une culture forte du travail d’équipe et de l’apprentissage à partir des erreurs s’avère essentielle. En effet, l’investissement durable n’est pas une autoroute bien balisée, mais il est encore un chemin cahoteux pavé d’incertitudes. De même, il n’existe pas une formule unique pour une intégration réussie de la durabilité dans son processus d’investissement. À chacun de définir son processus en trouvant l’indispensable équilibre entre discipline et agilité.

Un leadership visible et engagé de la part des lignes hiérarchiques est également nécessaire pour créer une culture dans laquelle l’investissement responsable et durable est une ambition concrète et réalisable.

Autre élément clé, les investisseurs doivent mener un dialogue régulier avec les entreprises dans lesquelles ils investissent, en se concentrant sur les dimensions à long terme et en facilitant la communication. Ce faisant, ils inciteront les entreprises à s’attaquer aux questions de matérialité censées améliorer leur solidité financière et leur position concurrentielle. La publication des émissions de gaz à effets de serre et de l’empreinte carbone est un exemple de « force collective irrésistible qui s’exerce sur le cœur d’activité »4 des grands émetteurs de CO2.

Enfin, au-delà des promesses, les gérants de portefeuilles doivent pouvoir démontrer quelles mesures ils ont adoptées pour promouvoir des pratiques commerciales durables. Les meilleures pratiques d’engagement des entreprises pourraient être reflétées dans les indicateurs suivants :

  • information du public sur la politique d’engagement en faveur de la durabilité :
  • tenue d’un registre des activités d’engagement, objectifs et résultats compris ;
  • droits de vote : procédures, couverture et autres aspects.

Pour terminer, voici en synthèse quelques éléments clés à considérer lors du choix d’un fournisseur de solutions d’investissement durable :

  • l’intégration des facteurs de durabilité dans les convictions et les processus d’investissement ;
  • davantage que la taille de l’équipe, c’est sa capacité et son engagement en faveur de la finance durable qui importe ;
  • le prestataire de services d’investissement doit être en mesure de démontrer que l’ESG est pleinement intégré et qu’il « se développe de l’intérieur » du processus de manière organique, au lieu d’être « superposé artificiellement  » ;
  • le prestataire de services d’investissement doit être en mesure de démontrer que les questions d’ESG sont considérées comme ayant un impact tangible (matérialité) ;
  • à côté de la discipline, une culture humble et agile d’apprentissage par la pratique et d’apprentissage à partir des erreurs constitue un atout ;
  • des rapports transparents sur le cheminement et les caractéristiques de durabilité des investissements doivent être disponibles ;
  • les rapports des prestataires de services d’investissement doivent démontrer que la durabilité est intégrée dans le processus d’investissement, expliquer les activités d’engagement et en illustrer les résultats.

1 « The Kay review of UK equity markets and long-term decision making » (Étude Kay sur les marchés d’actions britanniques et la prise de décision à long terme)
Investors Chronicle – « What kind of investors are you » (Quel type d’investisseur êtes-vous ?)https://www.investorschronicle.co.uk/2014/04/04/comment/chronic-investor-blog/what-kind-of-investor-are-you-Uy4i2nR85ZNzLTJ6LjjVgK/article.html
3 Harvard Business Review Juin 2019 : « The Investor Revolution » (La révolte des investisseurs) https://hbr.org/2019/05/the-investor-revolution
4 Anne Simpson, responsable de la stratégie chez CalPERS, Harvard Business Review de juin 2019