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3 décembre 2022

Le rapport à l’argent selon les générations

À quoi les résidents dédient-ils leur argent ? Quelles sont leurs principales préoccupations ? Quels moyens de paiement privilégient-ils ? myLIFE a interrogé Catherine Bourin, Membre du Comité de direction et Responsable du département Sustainability & Conduct à l’ABBL, sur le rapport qu’entretiennent les différentes générations avec l’argent. Voici son opinion et ses principales observations sur le sujet.

Quelles sont aujourd’hui les principales préoccupations et souhaits des différentes générations ?

Dans le cadre de nos actions d’éducation financière, nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec les fédérations d’étudiants luxembourgeois. Au sein de cette catégorie de la génération Z, tous reçoivent la bourse de l’Etat. Certains ont le comportement de la cigale, quand d’autres agissent comme la fourmi. Les « fourmis » ont peur de dépenser et préfèrent thésauriser, se serrer la ceinture afin de garder leurs avoirs pour plus tard, en cas de coup dur. Les « cigales » se retrouvent pour la première fois avec un compte bien garni et une somme qu’ils jugent confortable. Ils n’ont jamais eu à leur disposition autant d’argent et vont le dépenser. En complément de cette bourse, nous observons qu’une part de ces étudiants vont opter pour le prêt pour des raisons sociales, afin de suppléer à leurs besoins, tandis que d’autres vont investir celui-ci afin de faire fructifier leur argent. Ces placements peuvent être risqués ou non mais certains jeunes, plus aventureux, vont par exemple se tourner vers les cryptomonnaies. Les tranches d’âges plus âgées seront quant à elles plus réticentes, face à des concepts nouveaux plus difficiles pour eux à saisir.

Très ouverts aux nouvelles technologies, les Millenials sont toutefois plus prudents que la génération Z.

De leur côté, les Millenials commencent leur vie professionnelle et leur vie de couple. Encore très ouverts aux nouvelles technologies, ils sont plus prudents que la génération Z car ils s’inscrivent dans une perspective d’avoir des enfants ou de réaliser leur premier investissement immobilier. Cette tranche d’âge va économiser pour son logement qui constitue le premier poste de dépenses. La durée de cette épargne dépend des revenus. Nous pouvons en effet établir une distinction entre ces jeunes actifs exerçant dans la fonction publique avec des salaires plus élevés, et ceux travaillant dans le secteur privé avec des salaires plus bas, rencontrant davantage de difficultés pour acquérir un bien et se tournant donc vers des logements dans les pays limitrophes.

Enfin, pour les populations plus âgées (génération X et Baby-Boomers) ayant déjà réussi à acquérir un logement lorsque le marché était plus accessible et l’ayant déjà remboursé, ce problème ne se pose plus. Leur principale préoccupation (pour les plus aisés) va être d’aider leurs enfants qui n’ont pas des conditions aussi favorables ou de se tourner vers le caritatif en confiant leur argent à une fondation.

À quoi dédient-elles en priorité leur argent ?

Chez les Millenials, 30% du salaire voire davantage est dédié au logement sous la forme d’un loyer ou du remboursement d’un prêt immobilier. En 2e position, nous retrouvons l’énergie qui représente un poste de dépenses important tant pour le chauffage que pour le transport. C’est donc sur le poste des loisirs que ces derniers vont chercher à économiser.

La génération Z rencontre des difficultés à se projeter vers l’avenir.

Cette tendance en termes de restriction est également observée au sein de la génération Z. Ces derniers ont en effet vécu une partie de leur jeunesse dans un état de crise aigüe : celle du Covid d’abord et ensuite celle de l’Ukraine. Sans oublier la problématique du réchauffement climatique. Cette génération paie les pots cassés de ses prédécesseurs et rencontre donc des difficultés à se projeter vers l’avenir.

Le niveau de vie des deux autres générations est quant à lui plus élevé et considéré comme plus facile. Ces derniers ayant pu acquérir une propriété grâce à des taux d’intérêt intéressants et mettre de l’argent de côté pour le futur, ils ont davantage la possibilité de se faire plaisir et d’envisager leur retraite de manière positive.

Quelles sont leurs habitudes en termes de modes de paiement ?

En ce qui concerne les modes de paiement, nous constatons que la population senior utilise très peu les virements en ligne. En particulier les personnes aujourd’hui âgées de 75 ans et plus. Ces dernières connaissent de vraies difficultés par rapport à la digitalisation et préfèrent utiliser encore l’argent en liquide ou payer avec une carte bancaire. Ce que nous constatons chez elles, c’est un manque de confiance. Pour effectuer un virement, elles préfèrent se tourner vers l’employé de banque que vers le digital. Les autres, âgées de moins de 75 ans et initiées à l’utilisation de l’ordinateur dans leur vie professionnelle, ont eu l’occasion de se familiariser avec la banque en ligne qui a connu un important essor, particulièrement pendant la pandémie et les différentes périodes de confinement.

Pour les plus jeunes, c’est tout le contraire. Ils sont moins attirés par l’argent liquide. La génération Z en particulier va davantage recourir à la banque en ligne ou à un QR Code pour payer ses factures avec son smartphone par exemple. De manière générale, un accroissement significatif de l’e-banking a été observé entre 2019 et 20201. Si le Payconiq (anciennement Digicash) a lui aussi connu une hausse chez les jeunes, il rencontre moins de succès chez les Baby-Boomers. Ceux-ci, comme la génération X, s’inquiètent de la sécurité de l’instrument informatique et sont plus réticents à utiliser leur montre ou leur téléphone pour les paiements, de peur de les perdre, et donc de permettre à d’autres de les utiliser à leurs dépens.

Selon une étude de la Banque Centrale Européenne2, l’argent liquide serait davantage utilisé dans les pays du sud. Je dirais plutôt que les tendances sont nationales. Au Luxembourg, nous constatons par exemple que l’utilisation des cartes a progressivement dépassé les espèces. En particulier avec la période Covid.

38% de l’argent des résidents luxembourgeois reposent sur des comptes courants, 44% sur des comptes épargne (44%).

En matière d’investissement ?

Si nous regardons où se trouve l’argent des résidents luxembourgeois, nous nous rendons compte qu’il repose sur des comptes courants (38%) ou comptes épargne (44%). Les citoyens cherchent plutôt à conserver leur argent plutôt qu’à l’investir. La crise de 2008 est passée par là. Les Baby-Boomers ainsi que la génération X ont vécu cette dernière et ont un peu perdu confiance. De leur côté, la génération Z et les Millenials préfèrent économiser leur argent pour l’avenir ou pour financer leur logement.

Selon vos observations, quelle vision de l’argent les différentes générations ont-elles ? Ont-elles des idées préconçues par rapport à celui-ci ?

D’après mes observations, la vision qu’une personne a de l’argent est peu liée à sa génération mais dépend plutôt du contexte familial. Dans des familles plus aisées par exemple, les parents vont prendre le temps d’expliquer à leurs enfants comment gérer leur argent. En revanche, dans des familles disposant de moyens plus limités et faisant parfois face à des dettes, ce sujet reste tabou. Les enfants peuvent ressentir quelque chose de négatif par rapport à l’argent. Cette vision peut toutefois changer d’une génération à l’autre au sein d’un même ménage. Tout dépend de la manière dont les individus vont évoluer d’un point de vue financier.

À quels outils recourent-elles majoritairement pour gérer leur capital ?

Pour les Baby-Boomers et les personnes à la retraite, se déplacer en agence est perçu comme une nécessité mais également une occasion de sortie. De leur côté, les plus jeunes (génération Z, Millenials) n’expriment pas ce besoin de dialoguer face à face avec leur banquier car toutes les opérations peuvent aujourd’hui se faire en ligne ou via le smartphone. Le contact en présentiel se limite dès lors à des situations spécifiques : demande de prêt, conseils sur la gestion de l’argent dans le cadre d’investissements ou encore pour obtenir des informations sur la finance durable qui peut intéresser de plus en plus les jeunes générations. Du fait du cadre réglementaire, le conseiller financier devra bientôt sonder son client sur sa sensibilité et ses attentes sur ce sujet. La recherche de produits d’investissement durables pourra alors être une opportunité pour les jeunes générations de rencontrer leur banquier en agence afin d’obtenir plus d’informations sur les impacts de ces investissements sur l’environnement ou la société.

L’argent n’est plus palpable. Certains jeunes se demandent pourquoi ne pas revenir vers l’or sur lequel la monnaie était historiquement basée.

Avec cette dématérialisation, nous avons atteint un niveau élevé d’abstraction. L’argent n’est plus palpable. Certains jeunes se demandent pourquoi ne pas revenir vers l’or sur lequel la monnaie était historiquement basée, surtout dans le contexte actuel de grande incertitude où l’on peut voir une monnaie sans possibilité de conversion (le hrivna dans le contexte de la crise de l’Ukraine).

En matière d’éducation financière, quelle(s) source(s) utilisent-elles ?

Nous voyons d’une part un recours important à internet (en particulier pour les plus jeunes générations) ainsi qu’au banquier et, sur un même pied d’égalité, les parents lorsque ceux-ci sont en mesure de répondre aux questions de leurs enfants.


1 Sondage de l’ABBL « Retail banking survey »
2 Source « Study on Payment Attitudes of Consumers in the Euro area” (SPACE)