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23 septembre 2019

L’illusion monétaire et ses dangers pour la sécurité financière à long terme

Nous nourrissons tous diverses illusions sur l’argent : qu’il fait le bonheur, par exemple, ou que plus les gens en ont, plus ils sont satisfaits. Nombreux sont ceux qui estiment avoir une bonne compréhension du prix des biens et services et être dès lors en mesure d’évaluer la valeur de leur salaire, de leur épargne et de leurs investissements. Une des principales théories économiques les contredit toutefois.

Les partisans de cette théorie affirment qu’en réalité les individus confondent bien souvent la valeur nominale de la monnaie (100 € en banque) et sa valeur réelle (si cette somme permet de s’acheter 100 ou 200 barres de chocolat).

Les gens ont tendance à se souvenir des prix passés au lieu de reconnaître leur niveau actuel. Si vous vous souvenez qu’une barre chocolatée coûte 0,50 €, il vous faudra sans doute un certain temps pour vous faire à l’idée que son prix a augmenté à 0,60 €. Il est dès lors possible de penser que l’euro dans votre poche vaut plus, en termes de biens et services qu’il permet d’acquérir, qu’en réalité. C’est ce que l’on appelle l’illusion monétaire.

Les gens ont tendance à se souvenir des prix passés au lieu de reconnaître leur niveau actuel.

Querelles universitaires

Le concept d’illusion monétaire a d’abord été popularisé par l’économiste Irving Fisher dans les années 1920. Il était controversé à l’époque, de nombreux autres experts avançant qu’il était impossible de se tromper autant et que les gens agissent toujours de manière rationnelle. Leur contre-argument se fondait sur le fait que les individus pensent en termes de prix réels et adaptent leurs attentes en matière de salaire et de patrimoine en conséquence.

Avec le temps, davantage d’économistes ont rejoint le camp de Fisher et le monde universitaire reconnaît désormais largement l’existence du phénomène. Les employés ont tendance à considérer leurs augmentations de salaire en termes nominaux, ce qui signifie qu’ils peuvent être satisfaits avec une augmentation de 2 %, alors même que l’inflation s’établit à 4 %. En revanche, ils seront mécontents d’une baisse de salaire de 2 %, malgré des prix stables.

L’issue économique est identique pour les deux scénarios, mais des expériences démontrent que le premier est jugé équitable, contrairement au deuxième. Les entreprises peuvent dès lors être confrontées à un problème si elles cherchent à réduire les coûts en période de déflation. C’est aussi une des raisons pour lesquelles l’objectif des responsables de politique monétaire est d’atteindre une inflation annuelle des prix à la consommation légèrement inférieure ou égale à 2 % et non la stabilité des prix.

Effets dans le monde réel

Les économistes Eldar Shafir, Peter A. Diamond et Amos Tversky ont fourni de nouvelles preuves de l’existence de l’illusion monétaire dans un article paru en 1997, démontrant qu’elle a une influence sur le comportement des entreprises et des consommateurs dans diverses situations bien réelles.

La première est la stabilité des prix, c’est-à-dire que l’augmentation du prix des biens peut être lente, malgré la flambée du coût des intrants. Le propriétaire d’un magasin sera réticent à relever les prix pour ses clients, et ce même s’il dépense davantage d’argent pour remplir ses rayons. L’inflation a tendance à être considérée comme un phénomène temporaire, avant un retour des prix à leur niveau passé, bien que les preuves réelles de ce phénomène fassent défaut.

Les universitaires ont également constaté que les contrats et règles associées ne sont pas aussi souvent indexés sur l’inflation qu’ils le devraient. Par exemple, le prix d’une bouteille ou d’un verre de 20cl de Coca-Cola a été fixé à 5 cents et n’a guère évolué (hormis quelques fluctuations locales) entre 1886 et 1959.

En théorie, tout calendrier de paiement devrait intégrer les hausses de l’inflation. Étant donné que presque toutes les banques centrales du monde développé ciblent une inflation de 2 % maximum par an, il est surprenant qu’elle ne soit pas prise en compte plus souvent dans les niveaux de salaires ou projets à long terme.

Les hausses de salaire demandées par les employés ne compensent souvent pas l’inflation, du moins pas assez rapidement pour que leur revenu suive le rythme.

Piège fiscal progressif

Par conséquent, les hausses de salaires demandées par les employés ne compensent souvent pas l’inflation, du moins pas assez rapidement pour que leur revenu suive le rythme. Si l’inflation n’est pas intégrée automatiquement dans les salaires (comme c’est généralement le cas au Luxembourg), cela signifie qu’en période d’inflation plus élevée, le coût du recrutement de salariés peut baisser. En théorie, cela signifierait que plus le taux d’inflation est important, plus une société peut engager de personnel. En pratique cela dit, les effets sont limités et temporaires.

Autre problème, la plupart des systèmes fiscaux sont progressifs avec des tranches correspondant à différents niveau de revenus. Les individus peuvent payer un taux d’impôt de 30 % sur les revenus jusqu’à 30.000 €, 45 % à partir de 50.000 €, etc. Cependant, les tranches d’impôt n’évoluent pas toujours de concert avec l’inflation et, le cas échéant, ce n’est qu’a posteriori.

Cela signifie qu’en période de hausse de l’inflation, les sociétés peuvent relever les salaires, mais cela fera entrer les salariés dans la tranche supérieure, les assujettissant à des impôts plus élevés, ce qui est susceptible de limiter leur pouvoir d’achat. Ainsi, une augmentation de 2,5 % ne compense pas nécessairement une hausse des prix de la même ampleur.

Confusion dans les médias

Shafir, Diamond et Tversky ont également découvert que le « discours social », notamment dans les médias, reflétait la confusion répandue entre valeur nominale et réelle. Ce problème est d’autant plus évident dans le cadre du débat sur les tendances d’épargne. En général, les individus s’entêtent à considérer les liquidités comme une option sûre pour l’épargne à long terme, une attitude reflétée dans les commentaires des médias sur l’épargne (faible risque) et les investissements (risque élevé). En effet, la valeur nominale de l’argent sur un compte épargne augmente légèrement ou reste au même niveau, ce qui est rassurant par rapport à la volatilité des prix nominaux des actions d’une entreprise.

Si l’inflation dépasse le rendement de l’épargne de 2 % par an, la valeur d’une somme de 100.000 € diminuera à environ 82.000 € sur 10 ans.

Toutefois, les comptes épargne ne sont pas « sûrs » dans le sens où, s’ils placent une part trop importante de leurs actifs dans des liquidités, les retraités risquent de se trouver à court d’argent. Si l’inflation dépasse le rendement de l’épargne de 2 % par an, la valeur d’une somme de 100.000 € diminuera à environ 82.000 € sur 10 ans. En d’autres termes, le pouvoir d’achat de 100.000 € à la valeur actuelle sera équivalent à 82.000 € dans 10 ans.

Le marché boursier affiche un bien meilleur historique de croissance du patrimoine dans le temps. Le seul rendement du dividende des actions est supérieur à l’inflation. Celui des grandes sociétés européennes s’établit actuellement à 3,6 %, contre un taux d’inflation de 1,4 %. Elles offrent également une croissance du capital. Sur les 50 dernières années, le rendement nominal du DAX a atteint 6,2 %.

Dépenses irrationnelles

Les individus n’exigent pas de rendement plus élevé sur leur compte épargne et sont généralement satisfaits si leur capital reste identique, ou progresse très lentement, car ils ne se rendent pas compte de la baisse de leur pouvoir d’achat sur le long terme. Par la suite, certains économistes ont avancé que l’illusion monétaire ne peut être que temporaire. À l’heure de la retraite, les épargnants réalisent rapidement que leurs économies ne leur permettront pas d’acheter autant qu’ils le voudraient, mais le mal est déjà fait.

L’illusion monétaire peut également inciter à effectuer des dépenses irrationnelles. Ainsi, une expérience menée aux Pays-Bas a révélé que lorsque les pays européens ont adopté l’euro en 2001, les dons aux œuvres de bienfaisance ont nettement augmenté. De fait, les Néerlandais anticipaient un taux de conversion florin/euro de 2 florins pour 1 euro, et lorsque le taux a été fixé à 2,2, ils se sont sentis plus riches.

L’argent doit non seulement être géré en considérant la valeur nominale, mais également ce qu’il permet d’acheter dans le monde réel. Cela signifie qu’il convient de s’assurer que l’inflation n’érode pas sa valeur et que celle-ci augmente tant en termes réels que nominaux. Un taux de croissance de 10 % ne vaut rien si les prix augmentent de 20 %. Il s’agit d’un élément clé de la préservation et de l’accroissement du patrimoine sur le long terme.