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18 avril 2019

Parole d’expert : le facteur humain dans les décisions d’investissement

Pour aider les individus à définir des stratégies d’investissement à long terme, il est essentiel de comprendre la façon dont les êtres humains réfléchissent. Pour Olivier Goemans, Head of Investment Services and Innovation à la Banque Internationale à Luxembourg, il faut prendre en compte l’influence des émotions et des biais cognitifs sur les décisions d’investissement.

Dans une série de trois articles myLIFE basés sur un long entretien, Olivier Goemans nous livre un éclairage sur ses philosophies d’investissement. Dans le premier article, il a exposé sa conviction selon laquelle la réussite en matière d’investissement repose sur deux principes fondamentaux : un gérant de portefeuille doit avoir la volonté d’apprendre tout au long de sa carrière et rester fidèle à sa philosophie d’investissement en dépit des inévitables fluctuations des marchés et des aléas du cycle économique. Dans le présent article, le deuxième de la série, Olivier Goemans revient sur les conditions dans lesquelles la finance comportementale a été propulsée sur le devant de la scène en 2017 lorsque le prix Nobel d’économie a été décerné à Richard Thaler, considéré comme l’un des pionniers de l’économie comportementale. Ce prix a en quelque sorte constitué la reconnaissance publique de l’importance de cette discipline autrefois marginale de la théorie économique, qui est devenue indispensable au processus d’investissement.

« Environ 200 types de biais collectifs ont été identifiés, même s’ils n’ont pas tous un rapport avec les marchés financiers », souligne Olivier Goemans. « Nous devons en prendre conscience, sans pour autant en avoir peur. Ce n’est pas quelque chose que nous pouvons contrôler mais, si nous comprenons comment les biais cognitifs se manifestent dans des contextes particuliers, nous pouvons améliorer notre manière d’agir. »

D’après Olivier Goemans, l’aversion au risque est l’un des biais cognitifs les plus importants à prendre en compte lorsque l’on prend des décisions d’investissement . « Lorsque les gens se repassent le film de leur vie, les bons souvenirs leur viennent à l’esprit mais ils oublient souvent les mauvais souvenirs. C’est tout le contraire avec les marchés financiers : les gens sont davantage affectés par les pertes que par les gains, même si les pertes sont plus modestes. La douleur ressentie en cas de perte est plus intense que le plaisir ressenti en cas de gain du même montant. Il est possible de le démontrer mathématiquement. »

Les gains passés ne rendent pas les pertes du moment moins douloureuses car les pertes font généralement deux fois plus mal que les gains ne font de bien.

Cela est particulièrement important lorsque les marchés traversent une zone de turbulences et vaut tout autant pour les clients que pour les gérants de portefeuille professionnels. « Un gain annuel de 4 % et une perte de 4 % l’année suivante ne procureront pas le même degré de joie et de déception », ajoute Olivier Goemans. « Les biais cognitifs amplifient la douleur ressentie en cas de perte, qui sera plus forte que la satisfaction tirée d’un gain du même montant. »

Des outils positifs

Dans de nombreuses situations, des biais cognitifs sont à l’œuvre. Et pour cause, il s’agit généralement d’outils positifs, qui permettent aux gens de préserver leur énergie en prenant des raccourcis dans leur façon de penser et d’agir. Ces biais ont probablement constitué un facteur essentiel de l’émergence de l’Homme en tant qu’espèce dominante sur Terre. Mais il peuvent également générer des inconvénients, tels que l’exubérance et l’incohérence.

Selon Olivier Goemans, « le biais de confirmation est l’un de ceux auxquels nous sommes quasiment tous enclins. Je l’observe en permanence chez mes collègues (mais aussi chez moi). Par exemple, si un analyste dresse une longue liste d’arguments en faveur ou à l’encontre d’un point de vue donné, les biais de rétro-ingénierie et de confirmation sont souvent à l’œuvre. Parfois, il convient d’insister sur la prise en compte des arguments contraires. C’est ce qui fait le charme du travail d’équipe avec des professionnels issus d’horizons divers.

L’effet de cadre, lié au phénomène d’aversion au risque, rend les investisseurs plus enclins à prendre leurs bénéfices sur un titre qu’à prendre leurs pertes : « Même lorsqu’un investissement a perdu la moitié de sa valeur, les investisseurs continuent de croire au rebond. » L’effet de récence favorise le « court-termisme » : après deux années de forte progression des marchés actions américains, il est difficile de persuader les clients que la diversification est toujours nécessaire.

La croyance selon laquelle les marchés actions continueront de grimper indéfiniment montre également à quel point les souvenirs peuvent s’estomper. La crise financière de 2007-2009 devient un lointain souvenir pour de nombreux investisseurs. « Les gens ont la mémoire courte », estime Olivier Goemans. « Loin de moi l’idée de suggérer que nous sommes revenus à l’exubérance irrationnelle observée lors de la bulle Internet il y a 20 ans. Cela dit, depuis peu, les gens adhèrent à nouveau à l’idée que la technologie fera bouger le monde (ce qu’il est convenu d’appeler aujourd’hui la transformation digitale). »

(…) les crises les plus récentes et celles plus anciennes mettent en évidence la nécessité de faire preuve de scepticisme et le danger inhérent à l’avidité.

Réévaluer les risques

Selon Olivier Goemans, l’un des enseignements les plus précieux de la crise financière est la nécessité de réévaluer ce qui constitue un facteur de risque. « Pendant la crise financière, nous avons appris que la mesure du risque ne doit pas se focaliser uniquement sur la volatilité, mais aussi sur la liquidité et l’effet de levier, et que la connexion entre ces trois éléments est très importante.

La liquidité est le facteur qui me donne quelques sueurs froides aujourd’hui. Nous devons en permanence tirer des enseignements, pas seulement de la crise financière mais aussi d’autres événements comme la crise des caisses d’épargne et du crédit aux États-Unis et la chute de Long Term Capital Management en 1998 », un fonds spéculatif de premier plan conseillé par des économistes lauréats du prix Nobel, qui a implosé lorsque des fluctuations de marché relativement modestes ont suffi à mettre en échec des paris réalisés avec un fort effet de levier, avec des milliards de dollars de pertes à la clé.

Selon Olivier Goemans, les crises les plus récentes et celles plus anciennes mettent en évidence la nécessité de faire preuve de scepticisme et le danger inhérent à l’avidité. Néanmoins, il considère que cela explique l’importance grandissante des questions environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) aux yeux des professionnels de l’investissement. « Dans le domaine de l’ESG, nous observons de nouvelles capacités et de nouveaux modèles qui sont de nature à favoriser une reconnexion ô combien nécessaire entre la société et le monde de la finance », estime-t-il.

De l’importance du mentorat et de la communication

Autre héritage important, les gens semblent avoir redécouvert les vertus de la communication. Pour une banque comme la BIL, qui compte de nombreux clients internationaux, la communication est essentielle (que ce soit en face à face, par téléphone ou par des moyens électroniques). Il s’agit également d’un processus chronophage, onéreux et pas particulièrement efficace, qu’il n’est pas facile de standardiser ou d’automatiser s’agissant des relations avec les particuliers.

« Le mentorat et la communication avec nos clients sont un aspect important de notre métier », souligne Olivier Goemans. « Il ne s’agit pas simplement de mettre en avant notre expertise en matière d’instruments dérivés complexes, par exemple, mais d’aider les clients à comprendre le fonctionnement de la stratégie et les risques qu’elle comporte. Il faut être factuel et essayer de confronter ces biais émotionnels avec la réalité. C’est quelque chose que nous devons faire en permanence, dans le cadre d’un exercice de transparence pour regagner la confiance des clients. »

Les défis liés à la réglementation

Olivier Goemans se méfie toutefois des mesures de réglementation du secteur des services financiers qui ont été prises en réaction à la crise financière, estimant qu’il y a encore du chemin à faire pour parvenir à des exigences formalisées au niveau du secteur : « Je pense qu’il subsiste quelques lacunes initiales dans la réglementation qu’il convient de combler, par exemple en ce qui concerne certains documents qui parfois, peuvent être une source de paperasserie dans nos relations avec les clients. Dans le secteur, la directive MiFID II et les documents d’informations clés introduits par le règlement PRIIP sont encore assez décriés. Il serait peut-être judicieux de rationaliser ce processus afin de le rendre moins contraignant. » La réglementation a pour but de permettre aux particuliers de comparer les différents types de produits d’investissement.

« Le problème est que vous pouvez obliger les institutions à communiquer toutes ces données aux clients, mais cela ne veut pas dire qu’ils s’en serviront », observe Olivier Goemans. « Quand bien même il est nécessaire de disposer de ces analyses de scénarios et de frais et de les communiquer au client, les exigences légales pourraient tout de même être ajustées de sorte que ces documents soient plus utiles pour les utilisateurs finaux. À mes yeux, il est essentiel que les documents soient élaborés de manière à améliorer la compréhension des clients, et pas simplement pour satisfaire aux exigences réglementaires. En fait, je crois que le dialogue avec les clients est inhérent à la culture d’entreprise et ce n’est pas quelque chose que l’on peut atteindre uniquement par le biais de la réglementation. »

Les fiches descriptives des fonds ne sont pas une nouveauté : elles existent depuis de nombreuses années mais rares sont ceux qui les lisent. « La plupart des fiches descriptives, avec leurs rubriques standardisées (point sur l’évolution des marchés, perspectives pour la stratégie) sont extrêmement ennuyeuses. Le défi consiste à faire de ces documents quelque chose d’utile qui apporte un véritable éclairage aux investisseurs. Espérons qu’il s’agisse d’une sorte de galop d’essai qui finira par accoucher de quelque chose de mieux. Mais d’ici là, s’il n’y a pas de dialogue avec les clients, ces mesures n’auront malheureusement abouti qu’à de la paperasse et à beaucoup de ressources mobilisées, même s’il y a moins d’arbres abattus que par le passé. Cela coûte très cher et, au bout du compte, c’est le client qui paie. »

La sensibilisation de nos clients est un aspect important. Il ne s’agit pas simplement de mettre en avant notre expertise en matière d’instruments dérivés, par exemple, mais d’aider les clients à comprendre le fonctionnement de la stratégie et les risques qu’elle comporte. Il faut être factuel et essayer de confronter ces biais émotionnels avec la réalité.