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5 août 2020

Petit précis de greenwashing

  Olivier Goemans myINVEST 25 mai 2020 59

Aux quatre coins de la planète, la question climatique suscite un éveil des consciences. Dans la rue, dans les médias, au sein des assemblées parlementaires, des conseils des banques centrales, parmi les citoyens et les investisseurs. Le public est plus sensibilisé que jamais, et l’investissement durable est sur toutes les lèvres. Il n’est plus ce secteur de niche à la marge. Il a désormais intégré la sphère conventionnelle et influence le cœur de la décision économique. Mais gare au greenwashing, en plein boom lui aussi !

Le moment est idéal pour parler investissement durable ou pour investir durablement. Les développements politiques et réglementaires récents, tels que le Plan d’action de l’UE pour le financement d’une croissance durable et les propositions législatives associées, ont contribué à une plus grande sensibilisation des milieux financiers et de la communauté des investisseurs. À la lumière de facteurs démographiques, Bank of America estime que les fonds ESG attireront pas moins de 20.000 milliards de dollars au cours des vingt prochaines années, ce qui équivaut actuellement à la capitalisation boursière totale du S&P 500.

Cette explosion de la demande accélère le processus de métamorphose de la gestion d’actifs. Il devient de plus en plus difficile d’exclure de la réflexion les considérations environnementales (E), sociales (S) et de gouvernance (G). L’analyse des bilans, des résultats et des business cases doit désormais inclure une évaluation des actifs intangibles (réputation, marque, propriété intellectuelle, etc.), mais aussi du profil ESG. Les paramètres financiers ne sont plus seuls en jeu.

De par son impact sur le coût du capital des entreprises, l’intégration des considérations ESG contribue à guider le monde sur la bonne voie.

Si la transformation du secteur financier est animée par des convictions, elle l’est aussi, et de toute évidence, par des opportunités. Quelle que soit leur motivation, les marchés financiers créent en réalité un mécanisme d’auto-renforcement. De par son impact sur le coût du capital des entreprises, l’intégration des considérations ESG contribue à guider le monde sur la bonne voie.

Mais il faut garder les pieds sur terre. Et savoir reconnaître le greenwashing1, cette inévitable dérive qui pousse les entreprises à exagérer leurs progrès environnementaux (ou sociaux) ou le caractère durable de leurs produits. Ceci est vrai pour l’industrie, mais aussi pour le milieu financier.

Premièrement, celui qui investit dans un produit financier durable doit savoir que les scores ESG appellent à des interprétations diverses et variées. L’évaluation de l’impact social et environnemental est un concept mouvant, qui repose sur des normes de reporting encore peu éprouvées. D’après les chercheurs du MIT2, la corrélation entre les notes ESG s’élève en moyenne à 0,61, contre 0,99 pour les notes de crédit traditionnelles. Ceci indique que les scores ESG varient considérablement d’une agence à l’autre. La qualité des données constitue de toute évidence une priorité pour tout gérant de portefeuille. Comment gérer le risque et identifier les opportunités si l’on ne peut les mesurer précisément ? En plus de confirmer empiriquement les divergences qui existent entre les notes ESG, le rapport du MIT propose un diagnostic des facteurs à l’origine de ces divergences. Deux grandes tendances se dégagent : d’une part, le champ d’évaluation varie en fonction des agences, de l’autre, ces dernières attribuent aux facteurs ESG des pondérations différentes. Ce constat souligne la nécessité de mettre au point des normes de reporting plus transparentes afin d’augmenter la précision des notes ESG.

Gérer un portefeuille de façon durable ne revient pas à concentrer le capital sur une poignée de grandes entreprises offrant les meilleures caractéristiques ESG.

Il convient également de garder à l’esprit que l’investissement durable n’est pas la panacée pour éviter la controverse. Gérer un portefeuille de façon durable ne revient pas à concentrer le capital sur une poignée de grandes entreprises offrant les meilleures caractéristiques ESG. Le secteur doit plutôt concilier sa recherche de performances compétitives avec des considérations ESG. C’est en identifiant les leaders et les « disrupteurs » de demain qu’il aura les meilleures chances d’y parvenir. L’analyse des sociétés devra se faire sous un angle supplémentaire, celui qui permet d’évaluer la pérennité de leurs business cases et de leurs plans d’action.

Il est important que chaque investisseur comprenne que l’analyse des marchés financiers n’a jamais été et ne sera jamais une science exacte. Aucune formule magique ne peut garantir la réussite de vos investissements.

Les actionnaires et les propriétaires d’actifs exigent des sociétés dans lesquelles ils investissent un certain engagement, par exemple qu’elles respectent l’accord de Paris sur le climat. Les citoyens, les groupes de pression et les activistes montent au créneau, et réclament l’interdiction pure et simple des investissements dans toute activité controversée. Le milieu financier, pour sa part, se montre certes plus modéré, mais les flux signalent une prise de distance croissante par rapport aux activités liées, par exemple, aux émissions de carbone. Les banques, les gérants d’actifs et les autorités prudentielles avancent par étapes dans leurs efforts d’adaptation et d’atténuation du changement climatique, alors que les activistes prônent une véritable révolution. À celle-ci, la finance durable préfère l’évolution. Elle va dans la même direction mais, avouons-le, pas au même rythme.

Les propriétaires d’actifs font pression sur les gérants pour qu’ils traduisent leurs promesses en actes. Il faut impérativement joindre le geste à la parole. Leur discours se doit d’être optimiste et humble tandis qu’ils s’engagent sur la voie d’un apprentissage par la pratique. Tout bon gérant de portefeuille saura gérer les attentes de ses clients et se montrer transparent sur les questions ESG. Demander à un gérant d’éviter la controverse, c’est vouloir le beurre et l’argent du beurre ou, dans le contexte financier actuel, attendre d’un investissement sans risque un rendement attrayant et garanti. On peut toujours rêver !

Selon le Financial Times, l’exercice de droits de vote par les investisseurs et l’engagement sur les questions environnementales sont désormais aussi fréquents que les votes liés aux questions de gouvernance aux États-Unis. Il devient indispensable pour une entreprise de se doter d’une feuille de route durable, ainsi que d’une bonne dose d’optimisme (et d’ambition). Les entreprises qui s’en sont équipées ont déjà fait un pas dans la bonne direction.

La finance durable n’est pas la panacée, ni même une solution exclusive, juste un outil parmi d’autres pour construire la transition.

Si la désobéissance civile et les mouvements « Extinction Rébellion » ont été et sont toujours déterminants pour sensibiliser les populations, l’irréversible transition vers une finance durable, si elle tient d’un certain conformisme, devrait contribuer à rassurer ceux qui considèrent les marchés financiers comme l’énergie vitale de nos systèmes économiques. La finance durable n’est pas la panacée, ni même une solution exclusive, juste un outil parmi d’autres pour construire la transition.

1 Voir la définition du terme « greenwash » par le dictionnaire Cambridge : « procédé par lequel une entreprise veut donner l’impression qu’elle œuvre en faveur de l’environnement davantage qu’elle ne le fait en réalité. »
2 https://mitsloan.mit.edu/ideas-made-to-matter/why-esg-ratings-vary-so-widely-and-what-you-can-do-about-it