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14 avril 2021

Sur la voie d’une économie circulaire

Nous vivons dans un monde linéaire. Nous extrayons de la terre des matières premières, qui sont transformées en produits destinés à être jetés après utilisation. Chaque jour, il devient plus évident que ce modèle « extraire-fabriquer-jeter» est voué à l’échec, car les ressources de notre planète s’épuisent à un rythme auquel la biosphère n’est pas en mesure de se reconstituer. Des voix de plus en plus fortes s’élèvent pour appeler à une transition concertée en faveur d’une économie plus circulaire.

Selon la définition de la fondation Ellen MacArthur, une ONG à la pointe de la transition vers un modèle circulaire, une économie circulaire repose sur le principe d’éliminer les déchets et la pollution, d’utiliser durablement les produits et les matériaux et de régénérer les écosystèmes1. Pour atteindre cet objectif, il faut une transformation massive de l’industrie, mais aussi une destruction progressive du lien entre activité économique et consommation de ressources finies. Le modèle circulaire change la manière dont la valeur est créée et préservée, en s’attardant sur toutes les étapes du cycle de vie des biens tout en promouvant des pratiques de consommation plus durables.

L’économie linéaire

Notre modèle économique actuel n’est plus en phase avec les systèmes naturels de la Terre (que nous avons poussés jusqu’à leurs limites). D’après les estimations brutes de Sir Partha Dasgupta2, il faudrait 1,6 fois les ressources de notre planète pour répondre durablement à notre demande sous sa forme actuelle. Pour ramener le problème dans une perspective annuelle, chaque année, le Global Footprint Network calcule le « Jour du Dépassement » : la date du calendrier civil à laquelle la consommation de ressources de l’humanité commence à dépasser la capacité de la Terre à régénérer ces mêmes ressources dans l’année considérée. En 2020, cette date était le 22 août.

Dans l’état actuel des choses, nous extrayons des ressources, nous produisons des biens (parfois même dans le cadre d’une obsolescence programmée, afin d’obliger les consommateurs à changer et racheter périodiquement ces biens et garantir ainsi un flux continu de revenus aux fabricants), puis ces biens sont utilisés et enfin jetés. Dans ce cycle, les déchets produits sont déversés dans la biosphère, ce qui limite la possibilité de leur attribuer un rôle plus essentiel.

Le modèle linéaire

Il en résulte une série de phénomènes indésirables, tels que la pollution, la disparition de la biodiversité, le changement climatique et les événements météorologiques extrêmes. Devant l’effondrement de nos systèmes économiques et naturels, les géologues préviennent que nous pourrions avoir quitté l’Holocène (l’ère dans laquelle nous vivons depuis plus de 10.000 ans et qui a été le socle de notre civilisation) pour entrer dans l’Anthropocène, l’époque de la domination de l’humain sur la planète3. D’après les scientifiques, nous n’aurions que dix ans tout au plus pour inverser le cours des choses avant qu’il ne soit trop tard.

Le problème tient en grande partie à notre principal indicateur de réussite économique : le produit intérieur brut (PIB).

Le problème tient en grande partie à notre principal indicateur de réussite économique : le produit intérieur brut (PIB). Sir Partha Dasgupta a publié en février 2021 un rapport historique4 appelant à la transformation de notre approche économique de la nature. L’auteur y souligne que le PIB ne prend pas en compte la dépréciation des actifs, y compris des ressources naturelles, ce qui incite à poursuivre une croissance économique et un développement qui ne sont pas durables. Ce rapport marque un premier pas vers l’adoption d’un système qui quantifie la nature comme étant notre actif le plus précieux.

L’économie circulaire

Dans une économie circulaire, la croissance est redéfinie et vise en priorité des bienfaits pour l’ensemble de la société. Les déchets sont réduits en tenant compte de tout le cycle de vie des matériaux dans le processus de conception, et en encourageant davantage la réutilisation et le recyclage. La circularité cherche à éviter la surexploitation des ressources naturelles et s’appuie sur la transition en faveur de sources d’énergie renouvelables. La Commission européenne distingue 9 attitudes ou principes « R »5, décrits ci-dessous avec des exemples, afin de faciliter la mise en place d’une économie circulaire.

PrincipeDescription
RefuserRendre des produits superflus en renonçant à leur fonction, ou en confiant cette fonction à un produit ou service totalement différent (numérique, par exemple).

Ex. : Envoi des relevés bancaires de la BIL par voie électronique plutôt que par courrier, qui induit une consommation de papier, d'encre, de fenêtres plastiques pour les enveloppes, de carburant dans le véhicule du facteur, etc.
RepenserIntensifier l'utilisation des produits (par ex. avec des « produits en tant que services », des modèles de réutilisation et de partage, ou via le lancement de produits « multifonctions »)

Uber, et d'autres services d'autopartage, réduisent la nécessité de posséder un véhicule chez les citadins, et contribuent ainsi à la réduction du nombre de véhicules manufacturés non utilisés pendant de longues périodes.
RéduireAccroître l'efficacité de la production ou de l'utilisation des produits, en consommant moins de matériaux et de ressources naturelles

Faith In Nature a créé un liquide vaisselle « super concentré » qui réduit la quantité d'eau nécessaire dans la solution, permettant ainsi de concevoir un emballage moins encombrant et de baisser la consommation des usagers.
RéutiliserRéutiliser un produit en bon état qui continue de remplir sa fonction initiale (et n'est pas un déchet) par le même usage que celui pour lequel il a été conçu. La réutilisation des biens et de leurs composants nécessite une standardisation des pièces, des interfaces et des matériaux, ainsi que la collecte non destructive des objets usagés.

Par ex. : Le chargeur de téléphone universel promu par la Commission européenne.
RéparerRéparer et entretenir un produit défectueux afin de pouvoir le réutiliser dans sa fonction initiale

Patagonia propose de réparer gratuitement les vestes abîmées des clients pour prolonger le cycle de vie des produits.
RestaurerRestaurer un produit ancien pour le remettre au goût du jour (à un niveau de qualité précis)

Fairphone permet à ses clients de mettre à jour leurs smartphones en achetant de nouvelles versions des composants individuels sans avoir à changer tout l'appareil ; il devient possible, par exemple, d'acheter et d'installer sur votre téléphone une nouvelle caméra.
RéusinerUtiliser des pièces d'un produit mis au rebut dans un nouveau produit destiné à la même fonction (reconditionné)

Canon a recours à une approche systémique en cascade pour capter la valeur des ressources et donner la priorité à la réhabilitation des produits et la réutilisation/le recyclage des composants. En récupérant les équipements usés sur le marché et en les reconditionnant pour les vendre à nouveau avec la même garantie de haute qualité que les produits d'origine.
RefinaliserUtiliser un produit superflu ou ses pièces dans un nouveau produit assorti d'une fonction différente

La marque de chaussures Timberland a collaboré avec un fabricant de pneumatiques, Omni United, pour transformer les pneus usagés en semelles.
RecyclerRécupérer des matériaux jetés pour les réutiliser dans de nouveaux produits, matériaux ou substances, à des fins semblables ou différentes de leur fonction d'origine.

Nespresso, objet de vives critiques en raison des déchets produits par ses capsules de café, a mis en place son propre service de collecte de capsules et une application sur smartphone permettant de localiser le point de collecte le plus proche.

Source : Commission européenne, BIL

Économie circulaire et émissions de gaz à effet de serre

Devant l’urgence climatique, des gouvernements du monde entier se sont engagés à atteindre la neutralité carbone avant 2050. Mais pour l’instant, les initiatives vraiment radicales sont rares. Un article récent du Forum économique mondial6 débute par ces mots :

  • La neutralité carbone ne peut être atteinte par la seule décarbonisation du secteur énergétique.
  • La circularité est indispensable pour résoudre les défis climatiques des dix prochaines années.

Selon des recherches de la Fondation Ellen MacArthur7, l’abandon des énergies fossiles au profit de sources renouvelables ne réduira que de 55 % les émissions de gaz à effet de serre. Or une économie circulaire s’appuyant sur la transition vers les énergies renouvelables pourrait aider à combler « les 45 % d’émissions manquantes en ciblant les modes de production et d’utilisation des biens ». Faute de mesures adéquates en faveur d’un modèle économique plus circulaire, ce ne sont pas seulement les objectifs en lien direct avec les gaz à effet de serre qui risqueraient d’être entravés. Inger Andersen, Directrice exécutive du Programme des Nations unies pour l’environnement, l’a résumé de la manière suivante : « La circularité et la durabilité de la consommation et de la production sont indispensables à l’atteinte de tous les accords multilatéraux, des Objectifs de développement durable à l’Accord de Paris en passant par le cadre mondial de la biodiversité pour l’après-2020, sur lequel nous devons prochainement nous entendre. Il s’agit d’aspects essentiels pour la viabilité de la reprise à l’issue de la pandémie. »

Les autorités prudentielles préparent le terrain

Si vous avez regardé le document « Derrière nos écrans de fumée » sur Netflix, vous vous souvenez probablement des propos marquants tenus à la fin de ce documentaire par Justin Rosenstein, ancien programmeur chez Facebook :

Nous vivons dans un monde où un arbre et une baleine ont plus de valeur financière morts que vivants. Car aussi longtemps que les entreprises agiront de la sorte sans aucune régulation, elles continueront de détruire des arbres, d’exploiter la terre […]

Il semble que la circularité pourrait être la prochaine priorité des instances réglementaires, avec l’Europe comme chef de file.

Toute évolution des comportements économiques devra être guidée par la réglementation, car le modèle dans lequel nous vivons depuis près de 150 ans est profondément enraciné. Il semble que la circularité pourrait être la prochaine priorité des instances réglementaires, avec l’Europe comme chef de file.

En mars dernier, l’UE lançait déjà son plan d’action pour une économie circulaire8. Celui-ci se destine à faire des produits durables la norme dans l’UE, à fournir des moyens d’agir aux consommateurs et aux acheteurs publics, et à assurer une réduction des déchets en centrant notamment les efforts sur les secteurs les plus gourmands en ressources et présentant un fort potentiel de circularité, par exemple l’électronique et les TIC, les batteries et l’automobile, les emballages, le plastique, le bâtiment et la construction, l’alimentation et l’eau. Ce plan d’action est un des principaux blocs fondateurs du Pacte vert pour l’Europe, tandis que la transition vers une économie circulaire est un des six objectifs environnementaux du règlement Taxonomie de l’UE entré en vigueur le 12 juillet 2020.9

En février, la Commission européenne et le Programme des Nations unies pour l’environnement ont lancé l’Alliance mondiale pour une économie circulaire et une utilisation efficace des ressources (GACERE). Rassemblant des gouvernements, des organisations et des réseaux actifs sur ces questions, l’Alliance vise à donner une impulsion mondiale à la transition vers une économie circulaire, l’utilisation efficace des ressources et une consommation et une production durables.

En Orient, au cours du Congrès national populaire, l’assemblée législative suprême de Chine, qui a lieu en mars, le 14e plan quinquennal chinois (2021-2025) a été dévoilé. Les priorités environnementales sont apparentes et le plan intègre des éléments de circularité. Il y a lieu de citer par exemple l’abandon de projets majeurs de démolition et de construction (une source importante d’extraction de matières premières, de consommation énergétique, de pollution carbone dans le traitement de l’acier, du ciment et d’autres matériaux…) en faveur de la rénovation d’anciens quartiers. Depuis presque dix ans déjà, la Chine est à la pointe de la promotion du recyclage des matériaux usagés au travers d’objectifs, de politiques dédiées, de mesures financières et de lois.

Conséquences pour les investisseurs

Les produits ESG étant déjà monnaie courante, les placements dans des véhicules liés à l’économie circulaire pourraient être le prochain Graal des investisseurs souhaitant que leur argent ait un impact positif. Il ne sera pas facile de déconstruire les systèmes que nous avons créés au fil du temps pour soutenir notre économie linéaire ; tandis que les gouvernements peuvent déployer des réglementations, toutes les autres parties prenantes ont un rôle à jouer, qu’il s’agisse des entreprises, des investisseurs, des établissements financiers ou des consommateurs. La mise en œuvre des principes d’une économie circulaire à l’échelle nécessaire pour atténuer le changement climatique est un défi colossal, qui devra mobiliser beaucoup de ressources et de capital, car elle reposera non seulement sur la transition énergétique, mais aussi sur un bouleversement de la quasi-totalité des processus industriels. Mais une économie circulaire ne sert pas seulement à réparer nos torts envers la planète : elle offre en parallèle toute une gamme d’opportunités pour les investisseurs qui ont à cœur de faire fructifier leur argent dans une cause qui a du sens. Certains gérants proposent déjà des fonds investis dans des entreprises liées à l’économie circulaire, et gageons que ce thème gagnera bientôt fortement en popularité, tout particulièrement si les régulateurs mettent les moyens.


1 Fondation Ellen MacArthur – What is the circular economy? https://www.ellenmacarthurfoundation.org/circular-economy/what-is-the-circular-economy
2 Sir Partha Dasgupta a été mandaté par le Chancelier de l’Échiquier britannique afin de conduire une revue mondiale indépendante évaluant les bienfaits économiques de la biodiversité et les coûts économiques de sa disparition.
3 Forum économique mondial – How the circular economy can help the climate https://www.weforum.org/agenda/2021/03/how-the-circular-economy-can-help-the-climate/ et The Atlantic – Geology’s Timekeepers are Feuding https://www.theatlantic.com/science/archive/2018/07/anthropocene-holocene-geology-drama/565628/
4 The Dasgupta Review –https://assets.publishing.service.gov.uk/government/uploads/system/uploads/attachment_data/file/962785/The_Economics_of_Biodiversity_The_Dasgupta_Review_Full_Report.pdf
5 Commission européenne – Categorisation System for the Circular Economy – https://circulareconomy.europa.eu/platform/sites/default/files/categorisation_system_for_the_ce.pdf
6 Forum économique mondial – How the circular economy can help the climate https://www.weforum.org/agenda/2021/03/how-the-circular-economy-can-help-the-climate/
7 Fondation Ellen MacArthur, Completing the Picture: How the Circular Economy Tackles Climate Change (2019) www.ellenmacarthurfoundation.org/publications
8 https://ec.europa.eu/environment/circular-economy/
9 https://ec.europa.eu/info/business-economy-euro/banking-and-finance/sustainable-finance/eu-taxonomy-sustainable-activities_en