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12 décembre 2019

Des benchmarks aux thématiques: investir en misant sur l’avenir

Durant les dix années qui ont suivi la crise financière mondiale de 2008, l’économie a subi d’importants changements structurels. Les taux d’intérêt s’établissent à des niveaux durablement bas, la croissance économique déçoit et certains secteurs connaissent des tendances perturbatrices, voire destructrices, découlant des progrès technologiques et de l’émergence de nouveaux concurrents et de nouveaux modèles d’affaires. Dans ce contexte, la mondialisation continue de battre son plein, au grand dam de certains gouvernements.

Ces changements ont conduit de nombreux adeptes de l’allocation d’actifs à repenser leur gestion de portefeuille. Est-il par exemple pertinent d’investir dans des sociétés en fonction du pays de cotation ou dans lequel est établi leur siège social alors que celles-ci génèrent des revenus aux quatre coins du monde ? Le leader mondial du luxe LVMH est ainsi considéré comme une entreprise française mais ne génère que 10 % de ses revenus dans l’Hexagone, et 29 % seulement en Europe.

Limitations inhérentes aux indices de référence

De la même manière, à l’heure où les entreprises sont exposées à des perturbations importantes, voire catastrophiques, est-il raisonnable de fonder des stratégies d’investissement sur des indices de référence traditionnels ? Le risque est ici d’investir dans des entreprises établies de longue date qui pourraient pâtir de l’évolution de la technologie, tout en ignorant les nouveaux acteurs de moindre envergure qui sont justement à l’origine de ces changements.

L’investissement fondé sur un indice de référence implique en outre d’autres problèmes, comme l’expliquent Vincent Bérubé, Sacha Ghai et Jonathan Tétrault, tous trois analystes chez McKinsey, dans leur article publié en 2014 « From indexes to insights: The rise of thematic investing ». Selon eux, « la comparaison avec un indice de référence sur une base trimestrielle donne lieu à un biais court-termiste incompatible avec l’une des grandes forces des investisseurs institutionnels, à savoir leur horizon d’investissement à long terme.

L’investissement par rapport à un indice de référence peut s’accompagner d’une exposition non souhaitée à certains risques.

En s’en tenant scrupuleusement à un indice de référence, les investisseurs peuvent passer à côté des opportunités offertes par les anomalies de valorisation ou de la prime de liquidité perçue lors de l’achat d’actifs à long terme illiquides avec une décote. L’investissement par rapport à un indice de référence peut s’accompagner d’une exposition non souhaitée à certains risques. »

Tendances mondiales

Depuis, de nombreux investisseurs institutionnels ont répondu à ces problématiques en se concentrant sur des thèmes. En d’autres termes, ils s’attachent à identifier des tendances économiques et sociétales bien ancrées à l’échelle mondiale, puis à investir dans les entreprises qui y sont exposées, peu importe leur situation géographique.

Un raisonnement somme toute logique dans un contexte de concurrence internationale dans lequel s’imposer un biais géographique étroit est de moins en moins pertinent. Si une société de biens de consommation allemande perd des parts de marché en Europe au profit d’un rival français, il serait judicieux pour les investisseurs de détenir ce dernier en portefeuille, mais la menace concurrentielle pourrait leur échapper s’ils se concentrent exclusivement sur l’Allemagne.

Les thèmes d’investissement existants sont généralement vastes, à l’instar de la croissance démographique mondiale. Selon les Nations Unies, la Terre comptera pas moins de 9,6 milliards d’êtres humains d’ici 2050, sur fond d’essor considérable des classes moyennes alimenté notamment par la prospérité croissante des pays émergents. Cette situation aura des répercussions sur la consommation, l’agriculture et le logement, mais aussi sur les perspectives de croissance des entreprises au sein de nombreux secteurs.

Vieillissement de la population

L’urbanisation constitue également une tendance majeure. Plus de la moitié de la population mondiale vit déjà dans des villes et quelque 1,5 million de personnes viennent chaque semaine grossir les rangs des citadins, alimentant ainsi la demande en infrastructures (approvisionnement énergétique, routes, services d’utilité publique, réseaux de téléphonie mobile, etc.).

Le vieillissement démographique bouleverse par ailleurs les paradigmes ainsi que les considérations en matière d’investissement. Les plus de 65 ans seront bientôt plus nombreux que les moins de 5 ans dans le monde. Des pays tels que le Japon sont d’ores et déjà à deux doigts d’un déséquilibre critique entre le nombre croissant de pensionnés inactifs et la diminution de la population active. Ce contexte sera particulièrement porteur pour les entreprises répondant aux besoins des personnes âgées confrontées à des décennies de retraite ainsi que pour les opérateurs de machines et de systèmes réduisant le besoin de main-d’œuvre humaine.

Les partisans de l’investissement thématique soutiennent que celui-ci permet de contourner les difficultés inhérentes à l’analyse des perspectives économiques de chaque pays. Compte tenu du caractère incertain de l’art de la prévision, la probabilité de prédire l’avenir correctement et de prendre les bonnes décisions d’investissement en conséquence est faible.

Les partisans de l’investissement thématique soutiennent que celui-ci permet de contourner les difficultés inhérentes à l’analyse des perspectives économiques de chaque pays.

Convergence avec la durabilité

La considération pour des approches thématiques coïncide avec l’émergence de l’investissement durable. Investir dans une optique de développement durable, en tenant compte du comportement environnemental, social et de gouvernance des entreprises, constitue à la fois un thème en soi et un complément applicable aux portefeuilles basés sur d’autres critères. Par exemple, l’attention croissante accordée au changement climatique et à la pureté de l’air et de l’eau devrait profiter aux entreprises actives dans la fourniture d’énergies alternatives et la réduction de la pollution.

Les thèmes permettent aux investisseurs de se tourner vers l’avenir plutôt que vers le passé, ce qui revêt une importance majeure à l’heure où, plus que jamais, les performances passées ne préjugent pas des résultats futurs. La performance historique d’une chaîne de magasins est une considération anecdotique à l’époque d’Amazon, mais une approche thématique guiderait les investisseurs vers les entreprises appelées à tirer profit de la disruption numérique.

L’investissement thématique comporte toutefois certains défis. Il n’est pas toujours facile d’obtenir une exposition pure à un thème. Certains leaders des solutions énergétiques alternatives possèdent par exemple d’importantes activités historiques dans les combustibles fossiles.

Ajustement des modèles financiers

De la même manière, l’intelligence artificielle peut ne représenter qu’une faible partie des revenus des entreprises qui en bénéficieront le plus. Les investisseurs thématiques doivent décider du niveau d’exposition adéquat en vue d’obtenir la performance escomptée.

Parallèlement, de nombreux modèles financiers sont incompatibles avec l’investissement thématique. Un grand nombre de gestionnaires d’investissement continuent d’afficher des objectifs de performance liés à des indices de référence ou de fonder leur allocation d’actifs sur des critères géographiques étroits. Difficile, dans ce contexte, d’intégrer l’investissement thématique, aussi séduisant soit-il.

La situation évolue cependant à mesure que celui-ci gagne en popularité. Gardons à l’esprit qu’il s’agit encore d’une approche d’investissement relativement nouvelle et que certaines des théories et des hypothèses qui sous-tendent les thèmes ne seront validées qu’avec le temps. Mais dans la mesure où l’investissement thématique est conçu pour refléter le monde tel qu’il est, plutôt que tel qu’il était, il est appelé à se généraliser.