Faut-il être pessimiste pour bien investir?
La discussion qui oppose optimistes et pessimistes ne date pas d’hier. Si les premiers estiment être en meilleure santé, plus heureux et entretenir des relations plus enrichissantes, les seconds prétendent que leur vision plus réaliste du monde qui nous entoure leur permet de mieux se préparer au pire. Mais en matière d’investissement, quel état d’esprit faut-il privilégier entre les deux?
Privilégier une vision pessimiste présente des avantages évidents en matière d’investissement. Telle la fourmi de la fable, l’investisseur frileux favorisera l’épargne avant tout plutôt que d’adopter un comportement cigale. D’autant que, de son point de vue, il lui paraît très probable de subir pareil revers tôt ou tard. De son côté, l’optimiste est comme la cigale qui voit la vie en rose et qui pense que tout ira bien. Et puisqu’il est convaincu que tout ira bien, quel intérêt aurait-il à économiser dans le cas où il viendrait à perdre son emploi ou à voir sa maison s’écrouler?
Cette plus forte inclination à l’épargne constitue un réel avantage. L’investisseur pessimiste épargne généralement plus, et plus tôt, ce qui lui permet de profiter d’un effet de capitalisation sur le long terme. Si vous commencez à épargner à 20 ans, votre situation financière à l’âge de la retraite sera bien meilleure que si vous aviez attendu jusqu’à vos 40 ou 50 ans pour constituer un bas de laine. 100€ par mois placés pendant 15 ans, au taux de 5% par an capitalisé mensuellement, rapportent au total quelque 27.000€. Sur 30 ans, le montant obtenu passe à 83.000€.
Les pessimistes se montrent plus prudents dans leurs investissements, évitant ainsi les pertes de valeur importantes.
Éviter les pertes dommageables
Les pessimistes se montrent plus prudents dans leurs investissements, évitant ainsi les pertes de valeur importantes. Si la volatilité à court terme ne devrait pas détourner les investisseurs de leurs stratégies à long terme, des pertes importantes peuvent malgré tout avoir un impact.
Plus la perte est élevée, plus la valeur d’un investissement devra augmenter pour récupérer le niveau initial. Si une perte de 10% sur un an nécessite un gain de 11% pour être totalement épongée, il faut une hausse de 43% pour effacer une perte de 30%. En d’autres termes, en évitant les baisses importantes, on améliore le rendement à long terme. L’effervescence est source de volatilité: mieux vaut avancer lentement mais sûrement.
Selon cette même logique, les pessimistes sont peu susceptibles d’être séduits par des idées d’investissement à la mode. Ils sont moins susceptibles d’être séduits par le bitcoin, l’ethereum ou d’autres crypto-monnaies, malgré l’enthousiasme des défenseurs et leur acceptation croissante par des gouvernements tels que l’administration américaine et certaines institutions financières.
À noter que les moins optimistes sont généralement plus enclins à limiter leurs pertes. Les investisseurs confiants en l’avenir se bornent à croire qu’ils ont raison, même lorsque la réalité leur prouve le contraire. Les pessimistes (ou devrait-on dire les réalistes) savent reconnaître leurs erreurs. Voilà un atout précieux en matière d’investissement. Parce qu’ils peuvent plus facilement accepter qu’un investissement n’était pas adéquat ou que la situation qui l’a motivé a changé, les pessimistes ont moins de mal à se désengager avant que les pertes ne s’aggravent.
Comprendre l’exubérance irrationnelle
L’ancrage, cette croyance selon laquelle un investissement ne s’éloignera pas de manière significative de son prix historique, est un phénomène bien connu sur les marchés financiers. Les pessimistes se laissent généralement moins influencer par le sentiment de marché. Ils reconnaissent plus aisément que les marchés boursiers peuvent être ébranlés par des considérations de court terme et que les investisseurs n’agiront pas toujours de manière rationnelle. Aussi prêtent-ils moins attention à la «rumeur» du marché et se focalisent-ils davantage sur la perspective à long terme, un avantage significatif lorsqu’il s’agit de développer son patrimoine.
Mais il y a un danger à faire preuve «d’une imprudente prudence». Trop nombreux sont ceux qui conservent une trop grande partie de leur épargne à long terme en liquidités. Au Royaume-Uni, par exemple, près de trois quarts de l’épargne exonérée est détenue en cash.
Avec des taux d’intérêt bas, l’argent liquide représente un pauvre investissement; il est peu probable que la richesse à long terme détenue dans des comptes d’épargne croisse plus rapidement que l’inflation, réduisant ainsi la valeur réelle des actifs des individus au fil du temps. Cette considération a soudainement été mise en évidence pour les investisseurs lorsque l’inflation a augmenté dans de nombreux pays entre 2021 et 2023.
Les liquidités ont leur place dans un portefeuille, pour des besoins en capitaux à court terme ou en tant que réserve d’urgence, mais à long terme, les marchés boursiers battent toutes les autres classes d’actifs, malgré leurs accès de faiblesse occasionnels. À la date de mai 2025, le rendement annuel de l’indice large S&P500 aux États-Unis était de 10,46% sur les 100 années précédentes, en supposant le réinvestissement des dividendes, ce qui représentait environ 40% du gain total, et de 7,28% ajusté pour l’inflation.
Les investisseurs pessimistes auraient certainement pu esquiver les revers les plus sérieux lors de la crise financière de 2009, mais ils seraient probablement passés complètement à côté de la reprise rapide qui a suivi.
Rater le train de la croissance
L’investisseur pessimiste est souvent plus tenté de vendre dès le moment où des difficultés se profilent sur les marchés. Le moindre tressaillement est interprété comme le signe d’une véritable complication. Le problème, c’est que, comme l’a dit un jour l’économiste et Prix Nobel américain Paul Samuelson, «la bourse a prédit neuf des cinq dernières récessions». Les investisseurs pessimistes auraient certainement pu esquiver les revers les plus sérieux lors de la crise financière de 2009, mais ils seraient probablement passés complètement à côté de la reprise rapide qui a suivi.
En règle générale, attendre une amélioration notable de l’environnement de marché pour remettre ses billes en jeu ne sert à rien. Des recherches menées par le spécialiste américain des fonds indiciels Vanguard ont révélé qu’un portefeuille hypothétique de 100 000$ suivant l’indice S&P500 à partir de 1988 aurait augmenté à 4,9 millions$ à la fin de 2024, mais que la croissance aurait été réduite de plus de moitié à 2,3 millions $ si le portefeuille avait été hors du marché pendant les 10 jours les plus performants, diminuée de 72% à 1,4 million $ s’il avait manqué les 20 meilleurs jours, et de 82% à 900 000$ s’il avait sauté les 30 meilleurs jours. Étant donné que la plupart de ces jours se produisent juste après une correction du marché, les investisseurs font généralement mieux de rester investis.
Ce constat est étayé par l’Analyse Quantitative du Comportement des Investisseurs, une étude annuelle du groupe de recherche en investissement américain Dalbar, qui a rapporté en 2025 que les investisseurs avaient perdu en moyenne 8,48% par an au cours des 25 dernières années en raison d’achats et de ventes au mauvais moment. La tendance psychologiquement compréhensible qui consiste à vendre lorsque les marchés sont difficiles et à attendre que l’environnement semble meilleur avant de réinvestir a généralement très mal servi les investisseurs.
L’arbre qui cache la forêt
Les investisseurs pessimistes sont aussi de ceux qui se focalisent sur les moins bons investissements de leur portefeuille, sur l’arbre qui cache la forêt en quelque sorte. De nombreux investisseurs sont inquiets ces dernières années face à une détérioration progressive de la croissance économique en Chine. Pour beaucoup de sociétés, ce facteur n’a que peu (voire pas du tout) d’influence sur leur activité. Et pourtant, elles ont vu le cours de leur action tiré à la baisse par la morosité ambiante. Voilà qui crée de réelles opportunités pour les investisseurs à même de se concentrer sur les données statistiques et d’ignorer la «rumeur» du marché.
Pour réussir en tant qu’investisseurs, optimistes et pessimistes doivent agir contre nature. À long terme, les marchés boursiers tendent à progresser, et les optimistes sont généralement récompensés pour avoir conservé leurs investissements plus volatils. D’un autre côté, leur penchant pour les sociétés à la mode dont la réalité est souvent biaisée par des attentes injustifiées peut s’avérer pénalisant. Quant aux pessimistes, leur prudence excessive risque de leur faire rater le train de croissance.
Naviguer entre la peur de manquer des opportunités et la satisfaction d’esquiver les corrections les plus sévères relève de la gageure. D’un jour à l’autre, la probabilité que les marchés actions offrent un rendement positif tient du pile ou face, mais plus on étend l’horizon, plus les perspectives de croissance globale sont grandes. Tout investissement boursier nécessite d’adopter une vision à long terme.
Que l’on soit d’un naturel optimiste ou pessimiste ne change pas grand-chose. Peu importe que l’on voie le verre à moitié vide ou à moitié plein; au final, il sera toujours rempli à moitié d’eau et à moitié d’air. Ce qui compte, c’est d’être réaliste, et de refuser l’obstination, la politique de l’autruche. Un scepticisme naturel face aux investissements «au goût du jour», une gestion des risques solide et une inclination à l’épargne en prévision des jours pluvieux, voilà autant d’artisans d’une bonne construction de capital à long terme. À chacun de veiller à ce qu’un excès de prudence ne le fasse pas passer à côté de saines opportunités de croissance.
«Chers investisseurs optimistes et pessimistes, pendant que vous débattiez pour savoir si le verre était à moitié plein ou à moitié vide, moi, je l’ai bu.» Signé: l’Opportuniste.