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21 août 2019

Faut-il être pessimiste pour bien investir ?

Le débat qui oppose optimistes et pessimistes ne date pas d’hier. Si les premiers estiment être en meilleure santé, plus heureux et entretenir des relations plus enrichissantes, les seconds prétendent qu’une vision plus réaliste du monde qui nous entoure leur permet de mieux se préparer au pire. Mais en matière d’investissement, quel état d’esprit faut-il adopter ?

Privilégier une vision pessimiste présente des avantages évidents. Telle la fourmi de la fable d’Ésope, l’investisseur frileux favorisera l’épargne avant tout. D’autant qu’il lui apparaît plus probable de subir pareil revers tôt ou tard. De son côté, l’optimiste est comme la cigale qui voit la vie en rose et qui pense que tout ira bien. Et puisqu’il est convaincu que tout ira bien, quel intérêt aurait-il à économiser dans le cas où il viendrait à perdre son emploi ou à voir sa maison s’écrouler ?

Cette plus forte inclination à l’épargne constitue un réel avantage. L’investisseur pessimiste épargne généralement plus, et plus tôt, ce qui lui permet de profiter d’un effet de capitalisation sur le long terme. Si vous commencez à épargner à 20 ans, votre situation financière à l’âge de la retraite sera bien meilleure que si vous aviez attendu vos 40 ou 50 ans pour constituer un bas de laine. 100 € par mois placés pendant 15 ans, au taux de 5 % par an capitalisé mensuellement, rapportent au total quelque 27.000 €. Sur 30 ans, le montant obtenu passe à 83.000 €.

Les pessimistes se montrent plus prudents dans leurs investissements, et parviennent à éviter les pertes de valeur importantes.

Éviter les pertes punitives

Les pessimistes se montrent plus prudents dans leurs investissements, et parviennent à éviter les pertes de valeur importantes. Si la volatilité à court terme ne devrait pas détourner les investisseurs de leurs stratégies à long terme, des pertes importantes peuvent malgré tout avoir un impact.

Plus la perte est élevée, plus la valeur d’un investissement devra augmenter pour retrouver le niveau initial. Si une perte de 10 % sur un an nécessite un gain de 11 % pour être totalement épongée, il faut une hausse de 43 % pour absorber une perte de 30 %. En d’autres termes, en évitant les replis importants, on améliore le rendement à long terme. L’effervescence est source de volatilité : mieux vaut avancer lentement mais sûrement.

Les pessimistes sont aussi moins séduits par les investissements à la mode. Le bitcoin, par exemple, ne suscitera guère leur intérêt, quand bien même ses adeptes vanteront son potentiel à long terme. L’investisseur pessimiste qui qualifie les cryptomonnaies de trop spéculatives et sa technologie de trop avant-gardiste aurait, certes au prix de potentiels de croissance parmi les plus prometteurs de l’histoire récente, été épargné par la chute vertigineuse du secteur en 2018.

À noter que les moins optimistes sont généralement plus enclins à limiter leurs pertes. Les investisseurs confiants en l’avenir se bornent à croire qu’ils ont raison, même lorsque la réalité leur prouve le contraire. Les pessimistes (ou devrait-on dire les réalistes) savent reconnaître leurs erreurs. Voilà un atout précieux en matière d’investissement. Parce qu’ils peuvent plus facilement accepter qu’un investissement n’était pas adéquat ou que la situation qui l’a motivé a changé, les pessimistes ont moins de mal à se désengager avant que les pertes ne s’aggravent.

Comprendre l’exubérance irrationnelle

L’ancrage, cette croyance selon laquelle un investissement ne s’éloignera pas de manière significative de son prix historique, est un phénomène bien connu sur les marchés financiers. Les pessimistes se laissent généralement moins emporter par le sentiment de marché. Ils reconnaissent plus aisément que les marchés boursiers peuvent être ébranlés par des considérations de court terme et que les investisseurs n’agiront pas toujours de manière rationnelle. Aussi prêtent-ils moins attention à la « rumeur » du marché et se focalisent-ils davantage sur le long terme, un avantage considérable lorsqu’il s’agit de développer son patrimoine.

Mais il y a un danger à faire preuve « d’une imprudente prudence ». Trop nombreux sont ceux qui conservent une trop grande partie de leur épargne à long terme en liquidités. Au Royaume-Uni, par exemple, près de trois quarts de l’épargne exonérée est détenue en cash. En octobre, lorsque la volatilité de marché est montée en flèche, la Fédération européenne des fonds et sociétés d’investissement (EFAMA) a indiqué que les fonds monétaires étaient les seuls à enregistrer des entrées nettes, tous les autres secteurs faisant du surplace ou subissant une décollecte.

Avec des taux d’intérêt aussi bas, les liquidités représentent un piètre investissement ; le capital à long terme détenu sur des comptes épargne ne risque pas de progresser plus vite que l’inflation, qui à terme, rognera d’ailleurs la valeur des actifs de l’épargnant. Les liquidités ont leur place dans un portefeuille, pour des besoins en capitaux à court terme ou en tant que réserve d’urgence, mais à long terme, les marchés boursiers battent toutes les autres classes d’actifs, malgré leurs accès de faiblesse occasionnels ; les actions britanniques ont procuré un rendement annuel capitalisé corrigé de l’inflation de 5,1 % depuis 1899, selon l’étude annuelle Equity Gilt de Barclays pour 2018.

L’investisseur pessimiste aurait certainement pu esquiver les revers les plus sérieux lors de la crise financière, mais au prix de quel potentiel de croissance par la suite ?

Rater le train de la croissance

L’investisseur pessimiste est souvent tenté de vendre dès le moment où des difficultés se profilent sur les marchés. Le moindre tressaillement est interprété comme le signe d’une véritable complication. Le problème, c’est que, comme l’a dit un jour l’économiste américain Paul Samuelson, « la bourse a prédit neuf des cinq dernières récessions ». L’investisseur pessimiste aurait certainement pu esquiver les revers les plus sérieux lors de la crise financière, mais au prix de quel potentiel de croissance par la suite ?

En règle générale, attendre une amélioration notable de l’environnement de marché pour remettre ses billes en jeu ne sert à rien. Une étude du spécialiste américain de l’investissement indiciel Vanguard a montré que s’il avait manqué de participer aux 10 meilleurs jours de bourse enregistrés depuis 1986, un investisseur aurait vu son rendement réduit de moitié. Quand on sait que, dans la plupart des cas, ces séances spectaculaires ont lieu dans le sillage immédiat d’une correction, mieux vaut effectivement rester investi.

Ce constat est étayé par une étude annuelle du cabinet de recherche américain Dalbar qui affirme que, sur les 30 dernières années, les investisseurs ont perdu en moyenne 8 % par an pour avoir acheté et vendu au mauvais moment. Cette pratique de vendre lorsque les marchés sont à la peine et d’attendre que l’environnement s’améliore pour réinvestir, qui se comprend parfaitement d’un point de vue psychologique, tend à pénaliser lourdement les investisseurs.

L’arbre qui cache la forêt

Les investisseurs pessimistes sont aussi de ceux qui se focalisent sur les moins bons investissements de leur portefeuille, sur l’arbre qui cache la forêt en quelque sorte. De nombreux investisseurs sont inquiets face à une possible détérioration de la croissance économique en Chine. Pour beaucoup de sociétés, ce facteur n’a que peu (voire pas du tout) d’influence sur leur activité. Et pourtant, elles ont vu le cours de leur action tiré à la baisse par la morosité ambiante. Voilà qui crée de réelles opportunités pour les investisseurs à même de se concentrer sur les données statistiques et d’ignorer la « rumeur » du marché.

Pour réussir en tant qu’investisseurs, optimistes et pessimistes doivent agir contre nature. À long terme, les marchés boursiers tendent à progresser, et les optimistes sont généralement récompensés pour avoir conservé leurs investissements volatils. D’un autre côté, leur penchant pour les sociétés à la mode dont la réalité est souvent biaisée par des attentes injustifiées peut s’avérer pénalisant. Quant aux pessimistes, leur prudence excessive risque de leur faire rater le train de croissance.

Naviguer entre la peur de manquer des opportunités et la joie d’esquiver les corrections relève de la gageure. D’un jour à l’autre, la probabilité que les marchés actions offrent un rendement positif tient du pile ou face, mais plus on étend l’horizon, plus les chances de réussite sont grandes. Tout investissement boursier nécessite d’adopter une vision à long terme. Que l’on soit d’un naturel optimiste ou pessimiste ne change pas grand-chose. Peu importe que l’on voie le verre à moitié vide ou à moitié plein ; au final, il sera toujours rempli à moitié d’eau et à moitié d’air. Ce qui compte, c’est d’être réaliste, et de refuser l’obstination, la politique de l’autruche. Un scepticisme naturel face aux investissements « au goût du jour », une gestion des risques solide et une inclination à l’épargne en prévision des jours pluvieux, voilà les artisans d’une bonne construction de capital à long terme. À chacun de veiller à ce qu’un excès de prudence ne le fasse pas passer à côté de réelles opportunités de croissance.

« Chers investisseurs optimistes et pessimistes, pendant que vous débattiez pour savoir si le verre était à moitié plein ou à moitié vide, moi, je l’ai bu. » Signé : l’Opportuniste.