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25 mai 2020

Pourquoi faut-il éviter un budget familial trop rigide ?

Si le temps des fêtes semble déjà loin, votre budget s’en souvient encore lui ! Alors cette année, la bonne résolution n’est pas de perdre des kilos, mais de reprendre vos finances en main. Une seule solution à vos yeux : s’obliger à respecter un budget hyper carré et strict. Et si c’était une fausse bonne idée ?

Ce n’est pas la première fois, myLIFE s’intéresse à la finance comportementale pour vous aider à mieux gérer votre budget et vos investissements. Cette fois, intéressons-nous à la théorie de la « comptabilité mentale » et voyons pourquoi s’imposer trop de rigidité dans le budget familial est le meilleur moyen de ne pas réussir à le respecter. Forts des enseignements tirés, nous vous aiderons alors dans de futurs contenus à identifier ces pièges qui font déraper votre budget  et à établir la liste des éléments indispensables pour établir un budget malin.

Un budget, c’est important

Pour pouvoir gérer le budget du ménage, la plupart des individus et des couples tiennent une comptabilité maison de manière implicite ou explicite. Un peu comme pour une entreprise, vous établissez un plan financier qui dresse l’état des revenus actuels et à venir, de l’épargne et de la richesse acquise, ainsi que des dépenses et investissements à prévoir. Ensuite, vous allouez les fonds disponibles et à venir aux différents postes de dépenses. De quoi hiérarchiser les dépenses, sans oublier d’épargner pour vos projets d’avenir et afin de vous prémunir contre d’éventuels coups durs.

Des euros dans la tirelire pour s’offrir des friandises au job étudiant pour se payer ses premières vacances, la pratique de planification budgétaire est encouragée tout au long de la vie. Vos conseillers financiers sont d’ailleurs toujours prêts à vous aider, notamment lorsque vous avez le projet d’acquérir un bien immobilier. Mais alors pourquoi certains exercices de budgétisation échouent systématiquement ? La réponse est souvent dans le processus d’élaboration du budget.

L’argent d’un ménage est généralement subdivisé en trois grandes fonctions : la richesse (allouée à des comptes bancaires), les dépenses (regroupées dans des budgets) et le revenu (divisé en catégories selon sa récurrence).

La comptabilité mentale ou l’art de catégoriser dépenses et revenus

L’argent d’un ménage est généralement subdivisé en trois grandes fonctions : la richesse (allouée à des comptes bancaires), les dépenses (regroupées dans des budgets) et le revenu (divisé en catégories selon sa récurrence). Une fois les grandes lignes budgétaires établies, chacun crée ensuite des catégories plus ou moins précises selon son mode de vie afin d’étiqueter les entrées et sorties d’argent. Le but : mieux pouvoir suivre chaque catégorie ou « compte ». Il y aura par exemple le compte alimentation, vacances, habillement. Il convient ensuite de s’astreindre à vérifier régulièrement le plan financier familial afin de contrôler si on est dans les clous budgétaires que l’on s’est fixé.

Peut-être ne le saviez-vous pas, mais s’adonner à cet exercice de catégorisation budgétaire porte un nom précis : la comptabilité mentale. C’est un phénomène qui a été largement décrit par Richard H. Thaler, Prix Nobel d’Economie 2017 pour ses travaux en économie comportementale. Il définit la comptabilité mentale comme étant « l’ensemble des opérations cognitives utilisées par les individus et les ménages pour organiser, évaluer et suivre leurs activités financières ».

La comptabilité mentale est « l’ensemble des opérations cognitives utilisées par les individus et les ménages pour organiser, évaluer et suivre leurs activités financières ». (Richard H. Thaler)

En réalisant cet exercice de comptabilité mentale, chaque famille ou individu évalue ses revenus, ses activités et créée des comptes mentaux qui se voient attribuer des fonds devant servir uniquement aux dépenses liées à ces comptes précis. Il convient ensuite aussi de savoir comment étiqueter chaque dépense du ménage afin de les « ranger » dans les différents comptes mentaux créés précédemment. Enfin, il faut être en mesure d’évaluer régulièrement l’état de ces comptes mentaux en fonction d’une fréquence préétablie. Cela s’appelle gérer son budget.

Gérer ainsi l’argent du foyer représente de nombreux avantages : cela permet aux individus de savoir faire des compromis et des choix entre différentes catégories possibles de dépenses lorsque les fonds disponibles ne permettent pas d’acheter sans compter.

Le système agit aussi comme un garde-fou permettant de garder le contrôle des dépenses à l’aide d’une autodiscipline basée sur les engagements financiers que l’on donne par avance. À côté de la gestion des dépenses courantes et prévisibles, cet effort de planification doit permettre à un foyer bien organisé d’être en mesure de faire face à un coup dur ou une dépense imprévue. Il permet en outre de se faire plaisir quand le budget fait apparaître des fonds excédentaires qui le permettent.

Les limites de l’exercice de comptabilité mentale

Sur le fond, réaliser un exercice de comptabilité mentale paraît tout à fait logique et sensé si l’on parvient à bien prendre en compte la richesse totale du ménage, ses sources de revenus, ses habitudes de vie et les dépenses qui en découlent. Dans cette optique, les comptes mentaux serviraient uniquement à nous aider à gérer rationnellement un budget global et à en visualiser l’évolution. Mais l’exercice serait-il toujours aussi profitable si nous n’étions pas véritablement capables d’anticiper nos dépenses, de jongler avec nos comptes mentaux et donc de tenir un budget rationnel et crédible ? La réponse en non.

Posséder plusieurs comptes mentaux serait utile si nous étions capables de ne pas perdre de vue que les fonds alloués à chaque catégorie sont parfaitement substituables. Mais voilà, dans notre tête ils ne le sont pas et cela rend l’exercice parfois totalement contreproductif. Pourquoi ? Richard Thaler explique que se livrer à un exercice de comptabilité mentale viole le principe économique de base du caractère fongible de l’argent, c’est-à-dire qu’un euro est parfaitement substituable par un autre euro. Le fait de l’avoir placé aujourd’hui dans le compte « alimentation » ne devrait nullement nous empêcher de le déplacer demain dans le compte « loisirs ». Pourtant, cela nous est mentalement difficile. Souvent, la catégorisation crée des barrières mentales.

Lorsqu’un ménage tient une comptabilité mentale avec des comptes strictement séparés, il s’enferme dans un système rigide composé de postes budgétaires non transférables. Et dès que nous adoptons une stratégie trop rigide de compartiments, cela a un impact direct sur les choix et la qualité de vie des ménages. Ainsi, ces derniers vont parfois se priver de vacances tout en conservant d’un autre côté de l’argent sur un compte épargne qui ne rapporte pas d’argent dans le contexte actuel.

Le souci, c’est que les consommateurs ont la fâcheuse tendance à vouloir catégoriser toutes les entrées et sorties d’argent et ceci même lorsque l’environnement ne leur permet pas aisément d’étiqueter la provenance ou la sortie de fonds imprévus. Le système qui devait alors simplifier la gestion financière familiale devient très complexe, voire ingérable, et on finit aussi par en oublier de comptabiliser de petites dépenses quotidiennes comme le budget « machine à café » au bureau. À vouloir tout gérer jusque dans les plus infimes détails, on perd de vue la vision globale sur la richesse familiale à long terme.

Cela peut donc sembler totalement contre-intuitif mais un budget trop strict et trop rigide ne rend pas service à celui qui le constitue.

Quand la rigidité est source d’incongruité

Cela peut donc sembler totalement contre-intuitif, mais un budget trop strict et trop rigide ne rend pas service à celui qui le constitue. Bien sûr, votre budget doit être structuré et avoir un minimum de rigidité pour être un bon garde-fou contre la dépense compulsive. Cela étant, il doit également comporter suffisamment de flexibilité pour offrir la possibilité de transférer des fonds d’un compte mental à l’autre si nécessaire.

Ces situations grotesques sont malheureusement fréquentes dans de grandes entreprises où, à trois mois de la fin de l’année, tel département se retrouve à court d’argent alors que tel autre département se trouve lui clairement en excédents budgétaire. Ce dernier, de peur de voir son budget resserré pour l’année à venir, préfère alors dépenser de l’argent pour des achats inutiles plutôt que de jouer la solidarité.

Les choses se passent de manière similaire au sein des ménages. Un budget totalement inflexible peut vous amener à surconsommer des biens non réellement désirés et sous-consommer des biens désirés. Cette situation se rencontre par exemple lorsqu’un individu se définit un budget soldes pour acheter un pull dont il a besoin. Il ne trouve pas son bonheur, mais souhaite pourtant dépenser à tout prix son budget soldes et finit par acheter un vêtement dont il n‘avait pas vraiment envie. Dans le même temps, cet amateur de bonnes tables va se priver de restaurant jusqu’à la fin du mois parce que son compte « sorties » est déjà hors des clous budgétaires.

Cette situation peut paraître anecdotique. Pourtant, lorsqu’elle se répète de multiple fois sur différents « comptes mentaux », elle finit par altérer sensiblement le bien-être du consommateur à cause de barrières trop rigides. Plus grave, cela peut impacter négativement la richesse même d’une famille lorsque celle-ci se met à emprunter de l’argent à un taux élevé pour investir dans un bien durable au lieu d’utiliser l’argent qui dort sur son compte épargne.

Finalement, tout est donc une question d’équilibre entre trop de laxisme et un excès de rigidité en matière budgétaire. Richard Thaler conseille ainsi aux ménages d’établir des budgets suffisamment flexibles et de les réévaluer régulièrement afin d’allouer l’argent à ce qui sert au mieux les intérêts de la famille.