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5 août 2020

Parole d’expert : « Quelle époque ! »

Plusieurs lueurs économiques positives ont pointé durant le mois de juin à mesure que les pays sortaient progressivement de l’hibernation imposée par leur gouvernement. Toutefois, la réalité post-Covid sera différente de celle que nous connaissions avant la crise.

Notre mode de vie a été chamboulé par la pandémie, qui nous a propulsés dans une ère de révolution numérique plus vite que nous aurions pu le croire ; et les aspects clés de cette révolution (télétravail, télémédecine, apprentissage en ligne, etc.) sont désormais chose acquise. Parallèlement, notre économie ne tournera pas à plein régime tant qu’un vaccin n’aura pas été trouvé : la distanciation sociale impose à de nombreuses industries de fonctionner à capacité réduite, tandis que les consommateurs et les entreprises pourraient se montrer réticents vis-à-vis des dépenses. Comme le dit l’adage, « la confiance s’enfuit au galop et ne revient qu’au pas ». Les répercussions sur la croissance économique sont légion.

La confiance s’enfuit au galop et ne revient qu’au pas.

Certains sont convaincus que l’économie se redressera rapidement et connaîtra une reprise en « V ». Cette théorie semble à première vue tout à fait légitime. Après tout, c’est l’homme qui est responsable de la récession actuelle : début avril, près de 150 pays avaient ordonné la fermeture des écoles et l’annulation des différents événements, et plus de 80 nations avaient fermé l’ensemble des lieux de travail afin d’endiguer la propagation du virus. La suspension des dépenses ne découle pas d’une volonté de la population, mais bien d’une impossibilité physique induite par le confinement (ou d’un manque d’utilité, les pyjamas ayant été pour beaucoup la mode printemps/été 2020 privilégiée, tandis qu’Unilever a révélé que les confinés allaient jusqu’à se passer de déodorant).

Contrairement aux précédentes, la récession actuelle n’est pas le produit d’un déséquilibre économique ou d’une érosion du revenu disponible réel découlant de la hausse des taux d’intérêt, de l’inflation ou des impôts. En théorie, le soutien budgétaire considérable devrait favoriser un retour à des schémas de dépenses plus normaux une fois la crise passée, tandis que les entreprises relanceront probablement leurs investissements et processus de recrutement. Les données montrent en effet des signes de concrétisation de ces attentes. Aux États-Unis, les sociétés ont commencé à engager de nouveaux travailleurs, les rouages des usines fonctionnent et les consommateurs ont commencé à délier les cordons de leur bourse. En Europe, les chiffres sur le sentiment ont dépassé les prévisions et la stabilisation économique semble être en cours, Allemagne en tête. En Chine, premier pays à s’être débattu avec le virus, la production industrielle s’est pour ainsi dire normalisée.

Si les données évoluent en effet dans la bonne direction, les marchés semblent dernièrement s’être laissés aller à un sentiment de sécurité trompeur ; les valorisations actuelles suggèrent un rebond des bénéfices de presque 30 % en 2021 alors que nous nous trouvons au beau milieu de la pire récession depuis les années 1930 ! La reprise s’annonce au contraire rude. Nous anticipons une trajectoire en forme de coche (✓), à savoir une chute vertigineuse de l’activité suivie par une stabilisation au 3e trimestre, avant une reprise fin 2020. Toutefois, nous estimons que la richesse détruite durant la crise du Covid-19 ne pourra pas être récupérée avant fin 2021.

L’épargne des ménages européens a bondi à un record de 7.300 milliards EUR.

Comme l’a indiqué la Banque mondiale : Une forte récession pénalisera durablement la production potentielle pour de multiples raisons : baisse de l’investissement et de l’innovation, érosion du capital humain des personnes sans emploi et affaiblissement du commerce mondial et des chaînes d’approvisionnement. Ou, selon les termes de la présidente de la BCE, Christine Lagarde : la reprise économique sera limitée et incomplète et il faudra un certain temps avant que le bond « phénoménal » de l’épargne se traduise par des dépenses de consommation et des investissements. L’épargne des ménages européens a bondi à un record de 7.300 milliards EUR. Les consommateurs et les entreprises ont été inondés de mesures de relance d’urgence de la part des gouvernements et des banques centrales. Une fois ces mesures épuisées (elles ne peuvent pas durer éternellement, gonflant indéfiniment les déficits gouvernementaux), les choses pourraient prendre une tournure différente.

À plus long terme, notre mode de vie évolue et de plus en plus d’actions de notre quotidien semblent devoir être entreprises depuis notre domicile. Airbnb a permis d’exploiter au mieux le relâchement économique en termes de biens immobiliers sous-utilisés (chambres vacantes/installations libres durant des périodes trop courtes pour pouvoir les louer officiellement, etc.). Le télétravail permettra de mettre davantage à profit les ressources dont nous disposons déjà. En nous rendant au bureau 40 heures par semaine, chacun d’entre nous possède un certain nombre d’actifs à la maison que nous utilisons moins fréquemment : percolateurs, ordinateurs, tables, chaises, etc. Avec plus de personnes travaillant à domicile, les sociétés n’investiront pas pour créer des doublons d’objets déjà détenus par leurs employés. La demande de biens immobiliers destinés aux entreprises pourrait également chuter, tout comme le besoin de l’ensemble des services liés aux lieux de travail (entretien, réception, etc.). D’un autre côté, la prochaine révolution industrielle recèlera d’innombrables opportunités pour les entreprises innovantes, tout particulièrement celles disposant déjà d’une grande expérience du numérique. Même si la croissance ralentit, ces entreprises pourraient tout de même bénéficier d’un avenir post-pandémie prometteur.

Nous nous trouvons sur un terrain glissant s’agissant de la reprise économique. Le coronavirus sévit toujours, avec près de 10 millions de cas et l’apparition de nouveaux foyers de contamination, menaçant de déclencher une deuxième vague d’infections. Pour citer le roman d’Anthony Trollope, qui prête son titre au présent article : « L’épaisseur de la glace en hiver est proportionnelle au nombre de moustiques en été. » Le virus qui s’est déclaré l’hiver dernier a causé des troubles économiques cet été. Reste à voir si la reprise sera en bonne voie l’hiver prochain, suggérant un climat bien plus optimiste pour l’été 2021.