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30 novembre 2021

Voyage en Absurdie

  Olivier Goemans myINVEST 23 novembre 2021 106

Dans la lutte contre le changement climatique, il existe régulièrement un décalage entre les informations à notre disposition, nos actes quotidiens et les priorités ainsi que les valeurs de la majorité d’entre nous. Un décalage pouvant déboucher sur le déni absurde de la connaissance pour ne rien changer à notre manière d’agir.

Connaissez-vous le syndrome du lapin qui, pris dans les phares de la voiture, se retrouve tétanisé et reste immobile face au danger ? Lorsqu’il est question de la lutte contre le changement climatique, je pense souvent à ce syndrome face notre procrastination en dépit de l’énoncé des risques. Selon moi, l’énoncé des opportunités constitue aussi une stratégie complémentaire, logique et efficace pour créer une dynamique positive, avec comme évidence que la décennie actuelle doit être la décennie de l’action et de la décarbonisation.

Le paradoxe reste cependant toujours le même. Même si la modélisation de l’impact du changement climatique sur les 20 ou 30 prochaines années ne fait aucun doute, l’inaction nous entraîne vers un avenir dystopique. Nous n’agissons pas assez pour rectifier le tir et changer nos comportements, hypothéquant ainsi notre futur. La question légitime est alors : sommes tous devenus schizophrènes ?

Avons-nous buggé ?

Sébastien Bohler, auteur du Bug Humain, rappelle le rôle de la dopamine, molécule du plaisir libérée par notre cerveau en récompense à la satisfaction de nos instincts primaires. Ainsi, notre cerveau n’est pas programmé pour se limiter, mais bien pour encourager à maximiser le confort tout en minimisant les efforts. Manger pour survivre à court terme, se reproduire pour survivre à long terme, progresser sur l’échelle sociale, collecter des informations utiles sur son environnement, etc.

Utile dans un environnement hostile aux ressources limitées, cette tendance au « toujours plus » devient problématique dans des sociétés où les biens sont produits de façon industrielle et illimitée. Notre cerveau fonctionne sans frein intégré, sans fonction stop, programmé pour en avoir toujours plus et, si possible, davantage que son voisin. Il n’est pas étonnant que la plupart de la population mondiale vit dans des pays où le surpoids et l’obésité font davantage de morts que l’insuffisance pondérale.

Plus un enjeu est éloigné dans le temps, moins celui-ci a d’impact sur notre processus de décision.

De plus, nous ne sommes pas seulement programmés à vouloir toujours plus, mais aussi à le vouloir tout de suite. L’expérience du «marshmallow» nous éclaire sur le fait que notre cerveau primaire est aveugle à la profondeur du temps et réagit uniquement aux récompenses instantanées. Plus un enjeu est éloigné dans le temps, moins celui-ci a d’impact sur notre processus de décision.

Dans le cadre de la lutte contre le changement climatique, la menace future ne semble pas peser assez lourd pour freiner la satisfaction présente. Pourtant, la dissonance cognitive, c’est-à-dire le conflit entre ce que nous savons et ce que nous faisons, libère dans notre cerveau des molécules de stress (cortisol et noradrénaline) qui vont créer une angoisse et un mal être profond. Cette dissonance cognitive doit se résoudre d’une façon ou d’une autre. Soit en alignant nos actes sur la connaissance, soit en adoptant un déni de connaissance pour faire perdurer ses habitudes présentes.

Le phénomène d’éco-anxiété, ou la peur chronique du désastre environnemental, est aujourd’hui devenu une réalité sociétale. À l’inverse, changer ses pensées pour les coller à ses actes crée un mécanisme de déni visant à légitimer et maintenir sa façon d’agir actuelle. Un véritable voyage en Absurdie.

Redonner du sens pour encourager l’action

Recréer un sens entre ce que l’on fait au jour le jour et la connaissance que nous avons des enjeux futurs est dès lors nécessaire. Comment vivre dans une société d’abondance et sortir de cette dissonance cognitive pour recréer un sens ? En valorisant le changement plutôt que de criminaliser le statu quo !

Stimuler d’autres zones de plaisir et modifier nos normes sociales doit s’imposer. Valoriser la sobriété, l’empathie, la lenteur dans nos habitudes de vie. Réduire les doses en focalisant le pouvoir de la conscience et de la présence pour retrouver le plaisir et sortir de l’escalade permanente. Redécouvrir que la molécule du plaisir peut aussi être libérée par la curiosité, par l’énergie de la connaissance. Notre cortex cérébral a créé de l’intelligence et de la technologie. Celui-ci a aussi la capacité de créer de la conscience. Cela s’appelle grandir et gagner en liberté par le refus de rester addict aux doses de dopamine.

Il nous faut développer la capacité de patienter et de différer la satisfaction de nos désirs.

Certains penseront que je m’égare dans un exercice ésotérique. Peut-être. Mais ma conviction personnelle est aussi qu’il nous faut développer la capacité de patienter et de différer la satisfaction de nos désirs. Cela s’appelle la gratification retardée et l’éducation. Tout parent sait très exactement ce dont il s’agit et son importance pour aider un enfant à devenir adulte. C’est aussi cela qui distingue la sagesse du monde de l’investissement à l’excitation de la spéculation. Mettre entre parenthèses ses impulsions demande des efforts, des actes volontaires, une hygiène psychique et cognitive. C’est en tout cas ma lecture de l’une des célèbres citations attribuées à Warren Buffett : «Ce n’est pas neuf femmes enceintes en même temps qui vous permettent d’avoir un bébé en un mois». L’excellence demande du temps !

À l’évidence, nous avons encore de la marge pour améliorer notre intensité énergétique et notre intensité carbone. Pour l’industriel tout comme pour l’investisseur, identifier et déterminer les technologies probantes et gagnantes dans la lutte contre le changement climatique est un exercice complexe. De multiples opportunités, mais aussi de multiples embûches jalonnent nos parcours. À la question de savoir si la science et la technologie peuvent résoudre la plupart de ces problèmes, ma réponse est oui. Mais l’urgence s’impose aussi à nous, et nous ne pouvons nous contenter de capitaliser sur des promesses futures.

Une responsabilité collective et individuelle

L’ingéniosité humaine c’est aussi la capacité de changer nos habitudes de consommation et nos habitudes de production. La célèbre maxime ‘business as usual’ est à jeter aux oubliettes. L’avenir n’est pas prédéterminé, il se construit quotidiennement par nos choix d’agir ou de ne pas agir. Les menaces existentielles pour notre avenir sont multiples. Mais nous devons être conscients que des solutions existent. Avenir dystopique ou avenir radieux, cela dépend entièrement de nos choix.

En tant qu’investisseurs, nous ne devons pas négliger le pouvoir d’utiliser notre porte-monnaie pour favoriser le changement et le faire en pleine conscience. S’intéresser à son bilan carbone personnel est devenu aisé et facile. De nombreux simulateurs existent et permettent de comprendre pour ensuite agir sur ses méthodes de transport, d’alimentation, de chauffage… Mais un chaînon manquant reste évident : l’argent que nous investissons et qui finance des activités et des entreprises à fortes émissions de CO2.

Ce n’est plus une nouvelle pour qui que ce soit, le dérèglement climatique nous le subissons déjà. Le temps presse et nous ne pouvons continuer à nous chamailler ou rechercher des boucs émissaires. Il est vraisemblablement irresponsable aujourd’hui de prétendre que nous pourrons limiter le réchauffement climatique à 1.5°C. Mais il est tout aussi irresponsable de prétendre que nous ne pouvons y arriver. L’abandon de poste n’est pas une option. Nous avons une responsabilité collective. Alors que les tribunaux commencent à s’y intéresser, laissons l’histoire juger de qui sont les coupables, les dépravés et les illusionnistes. La chasse aux sorcières (greenwashing) ne peut pas être une priorité.

Alimenté par des auteurs tels que Alain Grandjean, Julien Lefournier, Gaël Giraud, le débat sur les limites de la finance durable a le mérite de rappeler que, in fine, ce sont les entreprises et les Etats qui peuvent d’abord modifier l’économie réelle. Leurs actions doivent être proportionnelles à l’urgence climatique et à l’accélération de la destruction de la biodiversité. Mais rappelez-vous aussi que le tableau dépeint par la finance n’est souvent que partiel. Focaliser sur les flux est nécessaire, mais pas suffisant. Le stock est tout aussi crucial. L’exemple type est à trouver dans les énergies renouvelables. Le déploiement des énergies renouvelables est indispensable, mais la sortie des énergies fossiles doit faire partie de la feuille de route. Autrement dit, combiner la modération de nos comportements, et la transformation de nos habitudes de consommation.

Y-a-t-il mélange des genres entre sentiments et raisons ? Vraisemblablement, mais rien de neuf dans le monde de l’investissement. Celui-ci est toujours à la fois froidement rationnel et fondamental, mais tout en même temps émotionnel et comportemental.


Sources :
– Urgence écologique et stratium par Sébastien Bohler, auteur du Bug Humain
– Gerd Leonhard, The Great Transformation
– L’illusion de la finance verte – Alain Grandjean, Julien Lefournier, Gaël Giraud