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14 décembre 2019

Les grands vins, un investissement pas si liquide

En juin dernier, l’ultime vente des dernières bouteilles du légendaire vigneron bourguignon Henri Jayer a permis de collecter pas moins de 35 millions de dollars, soit près du double des estimations initiales, ce qui en fait la plus importante vente jamais réalisée sur une même enchère de vins. Il s’agit là de l’apogée d’une période faste sur le marché du vin, qui a permis à certains investisseurs de doubler leur mise en l’espace de cinq ans seulement.

Si 2018 a été une année difficile sur les marchés financiers, les classes d’actifs alternatives telles que celles des grands vins (+10,0 %) ou de l’art ont continué de s’arracher à prix d’or. L’investissement dans le vin a toujours eu une certaine aura. Et quand le scénario d’investissement n’est pas celui espéré, il est toujours possible de profiter de son placement avec un bon steak, une protection à la baisse qu’aucun autre portefeuille d’actions ne peut offrir.

Au cours des dernières années, toutefois, les investisseurs n’ont pas eu à faire ce choix. L’intérêt croissant pour les vins français dans le monde entier, notamment de la part des acheteurs asiatiques, a fait grimper les prix. C’est notamment le cas de la Bourgogne, où l’offre et la demande ont également favorisé les investisseurs.

Des rendements non corrélés

Le London International Vintners Exchange (Liv-ex en abrégé), une plateforme internationale d’échange de vin destinée aux négociants professionnels qui fournit également des prix de référence et des informations sur l’industrie, note que le domaine bourguignon Leflaive produit seulement quelque 400 bouteilles de son vin blanc Montrachet par an, contre 60.000 pour le Petrus de Bordeaux, ou 240.000 pour Lafite.

L’indice Liv-Ex Bourgogne, qui mesure les prix d’un panier de 150 vins de Bourgogne, est en hausse de 104 % sur cinq ans (contre 35 % pour les Bordeaux) et de 8 % sur le seul mois de novembre. La Bourgogne s’est particulièrement bien tenue au cours de l’année écoulée, ce qui contraste fortement avec la volatilité et l’imprévisibilité des marchés boursiers.

Parmi les indices boursiers figure le Liv-ex Fine Wine 50, qui suit quotidiennement l’évolution des prix des 10 millésimes les plus récents sur le marché des matières premières les plus négociées, les Bordeaux premiers crus. Le Liv-ex 1000, l’indicateur le plus large du marché mondial, englobe des sous-indices qui couvrent également la Bourgogne, le Rhône, la Champagne, l’Italie et le reste du monde.

Si les grands vins séduisent les investisseurs, c’est certainement en partie pour la diversification qu’ils offrent au sein des portefeuilles. Alors que les investissements dans les grands vins dépendent naturellement de la demande internationale et donc, dans une certaine mesure, de la santé de l’économie mondiale, leurs rendements ont montré peu de corrélation avec les marchés boursiers ou obligataires.

La demande croissante des marchés émergents a sans conteste influencé l’évolution des prix, mais ceux-ci sont avant tout dictés par les caractéristiques de l’offre et de la demande des vins eux-mêmes – qu’il s’agisse d’une bonne année, des conditions météorologiques ou des avis d’acheteurs influents.

Des experts influents

Des experts tels que l’Américain Robert Parker Jr influenceront la demande des collectionneurs et des investisseurs du monde entier. Le personnage, dont le nez et le palais sont assurés pour un million de dollars, a reçu le surnom de « nez à un million de dollars ». La critique britannique Jancis Robinson, première personne extérieure au commerce du vin à recevoir le Master of Wine, ou encore Tim Aitkin, Jeb Dunnuck et James Suckling peuvent également être considérés comme des experts influents.

Le vin ne génère aucun flux de trésorerie. C’est donc la confrontation entre l’offre et la demande dans son sens le plus pur qui explique l’évolution des prix.

Concernant le prix du vin, Robinson explique : « Le vin ne génère aucun flux de trésorerie. Par conséquent, la valeur d’un flacon, contrairement aux actions ou aux obligations, ne peut être déterminée par une approche financière classique. C’est donc la confrontation entre l’offre et la demande dans son sens le plus pur qui explique l’évolution des prix. »

Elle souligne également l’absence d’un marché centralisé, ce qui signifie que les transactions peuvent se faire par le biais d’une multitude de canaux dans le monde entier, notamment les maisons de vente aux enchères, les marchands et les transactions privées. Cette fragmentation augmente encore la difficulté à définir une juste valeur dans la mesure où le même vin peut atteindre des prix différents en fonction du marché.

Un investissement direct

Les investissements vinicoles restent largement concentrés sur les grands marchés français de Bordeaux et de Bourgogne, bien que les régions Rhône et Champagne, ainsi que l’Italie, suscitent de plus en plus l’intérêt des connaisseurs.

La première manière d’investir, qui est aussi la plus évidente, consiste à acheter directement les vins eux-mêmes. Cependant, elle peut s’avérer périlleuse pour les non-initiés. Qui plus est, les points d’entrée pour les grands vignobles sont élevés : une caisse de trois bouteilles de Château Petrus 1982 se négociait ainsi à environ 19.500 € fin 2018. Sans compter qu’on n’est jamais à l’abri d’un vin bouchonné ou – dans le cas de vins plus jeunes – d’un mauvais millésime, et  que la conservation du précieux breuvage requiert le plus grand soin.

Des courtiers en vins réputés offrent des services tels que des clubs de vin, où les particuliers peuvent investir collectivement, ou des installations d’entreposage des bouteilles jusqu’à ce que le propriétaire soit prêt à les boire ou à les vendre. Les frais facturés par les courtiers pour le stockage et la vente des vins peuvent rogner sur les profits de l’investisseur. Il ne s’agit donc pas d’une solution appropriée pour celui qui entend se lancer dans une telle entreprise avec assiduité.

Des sociétés telles que le cabinet britannique Berry Brothers & Rudd proposent aux investisseurs et aux collectionneurs une plateforme de négociation de vins. Cette dernière nécessitera cependant que ceux-ci disposent d’une solide connaissance du marché pour espérer retirer des profits corrects de l’achat et de la vente de tels actifs.

Des problèmes historiques se sont également posés en ce qui concerne l’évaluation des fonds vinicoles, liés au fait que, de manière quelque peu paradoxale, le vin est souvent un actif relativement peu liquide.

Les pièges de valorisation

Il est aujourd’hui également possible d’investir par l’intermédiaire d’un fonds vinicole, qui constitue une alternative liquide et bon marché pour profiter de la hausse des prix du vin, et procure une diversification accrue, par exemple grâce à un portefeuille pouvant inclure des sélections de bordeaux, de bourgognes et d’autres grands vins du monde entier.

Cependant, les fonds vinicoles présentent plusieurs inconvénients, à commencer par le fait que leurs investisseurs ne détiennent pas directement les flacons et qu’ils ne peuvent donc pas se consoler en dégustant leur investissement lorsque celui-ci n’est pas rentable.

Des problèmes historiques se sont également posés en ce qui concerne l’évaluation des fonds vinicoles, liés au fait que, de manière quelque peu paradoxale, le vin est souvent un actif relativement peu liquide. Nobles Crus, un fonds géré par la société luxembourgeoise d’investissement alternatif Elite Advisers, a été contraint par le régulateur financier luxembourgeois de suspendre ses opérations en 2013. Ne disposant pas de suffisamment de liquidités pour répondre aux demandes de rachat, le fonds a ensuite dû être liquidé.

Les problèmes rencontrés par Nobles Crus sont apparus à la suite d’une controverse publique sur les méthodes d’évaluation du fonds, de difficultés à démontrer la provenance et l’authenticité de certains des plus anciens vins du fonds et de changements réglementaires en Belgique obligeant les investisseurs institutionnels à racheter leurs investissements.

L’affaire a mis en lumière les problèmes que les fonds vinicoles partagent avec d’autres types d’investissements illiquides, tels que l’immobilier : même lorsque les prix publiés reflètent les transactions réelles sur une base continue, des ventes importantes motivées par des demandes de rachat urgentes peuvent entraîner une forte baisse des rendements. Il est donc possible que la catégorie d’actifs ne convienne tout simplement pas au fonctionnement des fonds ouverts.

L’investissement dans le vin par le crowdfunding

D’autres moyens d’investissement sont apparus ces dernières années, à l’image des plateformes de crowdfunding, qui permettent de mettre en relation investisseurs et producteurs de vin en quête de financements. En échange d’une contribution de 100 € minimum, l’investisseur recevra chez lui une partie de la production du domaine qu’il finance. Seul l’avenir nous dira si de tels systèmes sont financièrement judicieux, mais ils impliquent plus directement l’investisseur dans le processus de vinification.

Une autre option consiste à acheter le vin en primeur lorsqu’il est encore jeune et stocké en barriques avant d’être mis en bouteille, en espérant qu’il dépassera les attentes et qu’il prendra beaucoup de valeur. Les vins primeurs sont généralement moins chers que le prix futur du vin sur le marché libre, et c’est parfois le seul moyen d’acheter du vin de certains vignobles qui ne produisent guère plus de 200 caisses par an.

Ces dernières années, les grands vins ont généré de solides rendements. Ils peuvent donc être intéressants en tant qu’actifs de diversification à une époque où les marchés boursiers et obligataires semblent de plus en plus volatils, à condition que les investisseurs acceptent que les rendements puissent être vulnérables aux tensions du marché et difficiles à réaliser dans un court laps de temps.