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9 mars 2021

Parole d’expert : « Qu’est-ce qu’une bulle spéculative? »

Aujourd’hui, la presse financière fait très souvent état de « bulles », en particulier du fait de la multiplication des spéculateurs à très court terme, qui font monter les cours de certaines valeurs délaissées, des cryptomonnaies et de l’argent. Mais qu’est-ce réellement qu’une bulle ? Et les bulles ont-elles toujours une issue tragique ?

Une bulle est un phénomène économique caractérisé par une hausse rapide de la valeur de marché d’un actif. Dans un contexte de bulle, alimenté en grande partie par la spéculation, les actifs se négocient généralement à un prix nettement supérieur à leur valeur intrinsèque. Les partisans de la finance comportementale attribuent les bulles à des biais cognitifs qui favorisent la pensée de groupe et un comportement grégaire. D’autres ont pu associer l’apparition et la disparition des bulles à l’avidité et à la peur. Au cours des dernières années, la question s’est posée de savoir si les marchés obligataires, ou même le marché immobilier luxembourgeois, étaient en proie à une bulle.

On s’accorde généralement à penser que la « tulipomanie » survenue durant le siècle d’or néerlandais a été l’une des premières bulles de l’histoire. Comme le montre un récit de l’auteur écossais Charles MacKay en 1841, la fleur, alors exotique, a suscité une véritable frénésie au sein de la société néerlandaise en 1636. Dans Memoirs of Extraordinary Popular Delusions and the Madness of Crowds, MacKay relate que, voyant les prix de la tulipe grimper, la population a été prise d’une fièvre spéculatrice, tout un chacun dépensant son salaire annuel pour acheter des bulbes rares dans l’espoir de les revendre à un prix plus élevé.

« Un appât alléchant se présentait à leurs yeux et l’un après l’autre, ils se ruèrent au marché aux tulipes, comme des mouches sur un pot de miel » … « Nobles, citoyens, fermiers, mécaniciens, marins, valets de pied, servantes et même ramoneurs, tous succombèrent à la tulipe. » Après avoir atteint des sommets, les prix de la tulipe se sont effondrés en février 1637, ce qui a lourdement pesé sur l’économie néerlandaise tout entière.

L’une des bulles les plus célèbres de l’histoire récente est la bulle Internet à la fin des années 1990, qui s’est caractérisée par une spéculation excessive sur les sociétés de l’Internet.

L’une des bulles les plus célèbres de l’histoire récente est la bulle Internet à la fin des années 1990, qui s’est caractérisée par une spéculation excessive sur les sociétés de l’Internet. Durant cette bulle, les investisseurs ont acheté à prix fort des valeurs technologiques (ou des titres d’entreprises dont le nom laissait entendre qu’elles avaient un lien avec Internet, alors qu’il n’en était rien), espérant là encore pouvoir les revendre à un prix plus élevé. En fin de compte, la confiance qui avait alimenté la hausse des cours s’est évaporée et le château de cartes tout entier s’est écroulé, provoquant une correction généralisée. À titre d’illustration, le Nasdaq a gagné plus de 400 % entre 1995 et mars 2000. En octobre 2002, il avait chuté de 78 % par rapport à son plus haut, perdant ainsi tout le terrain qu’il avait gagné durant la bulle.

Lorsqu’une bulle éclate, cela peut avoir un effet de halo sur d’autres marchés et tirer vers le bas les cours d’actifs sans lien avec ceux concernés. C’est comme si un vide se créait, détruisant toute confiance au sein du système. Or, les économies sont en grande partie mues par la confiance. Les pertes affectent le comportement des acteurs économiques, qui développent une aversion pour le risque. Les bulles n’éclatent pas toujours avec fracas, elles peuvent aussi se dégonfler lentement. Une chose est sûre cependant : les bulles ne peuvent pas gonfler indéfiniment, et ceux qui se joignent tardivement à la fête, lorsque la bulle atteint son pic, paieront probablement le prix le plus élevé.

Une bulle est-elle en train de se former sur le marché ?

En janvier, les marchés ont clairement affiché un comportement exubérant – ce qui est souvent révélateur d’une bulle. Les investisseurs de détail se sont concertés via des forums de discussion en ligne (Reddit) pour faire monter les cours de certaines actions en utilisant des plateformes de négociation gratuites. Certains espéraient prendre leur revanche sur les hedge funds de Wall Street en prenant des positions courtes sur ces titres, d’autres ont été séduits par la possibilité de gagner rapidement de l’argent, d’autres encore ont souscrit aux scénarios d’investissement mis en avant par des utilisateurs. Mais aucune justification fondamentale, sous la forme d’une analyse des flux de trésorerie actualisés ou de projections des flux de trésorerie, par exemple, ne semblait étayer leurs thèses. En fait, la plupart des sociétés ciblées affichaient des perspectives très sombres. Néanmoins, les investisseurs ont acheté en masse, et nombre d’entre eux n’ont pas hésité à recourir à l’effet de levier, voir même à sacrifier les économies de toute une vie pour suivre le mouvement.

La figure emblématique de cette évolution récente est GameStop, une chaîne de magasins de jeux vidéo qui a été frappée de plein fouet par les ventes à découvert qui ont affecté Wall Street. Le cours de son action s’est envolé à partir du début de l’année, jusqu’à atteindre une hausse de près de 1 700 %. L’euphorie s’est propagée à d’autres titres – Blackberry, Nokia, AMC Entertainment, entre autres – sans qu’aucun fait concret ne le justifie. Les volumes d’achat ont été si importants que des coupe-circuits ont été activés à plusieurs reprises sur les marchés (mise en place de « stops » afin de limiter la volatilité), tandis que certaines applications comme Robinhood et Interactive Brokers ont temporairement suspendu la négociation des titres en question.

À la fin du mois, la fièvre acheteuse avait gagné les matières premières, en particulier l’argent, présenté comme l’« actif du peuple » sur les forums de discussion en ligne, dont les cours ont atteint un plus haut de 8 ans à plus de 29 USD l’once. Cependant, la flambée a été de courte durée, en partie du fait que le groupe CME a relevé les exigences de marge relatives aux contrats à terme sur le métal précieux, et les cours ont désormais retrouvé leur niveau antérieur à cette mini-bulle.

De la même manière, certains titres qui avaient été au cœur de la bulle Reddit ont déjà fait l’objet de fortes corrections. En définitive, tout porte à croire que le marché a connu de petits trous d’air, auxquels une attention excessive a été portée, sans qu’il y ait lieu d’y voir les prémices d’une bulle de plus grande ampleur. L’euphorie suscitée par certains titres est apparue et s’est dissipée en un laps de temps trop court pour causer de réels dégâts macroéconomiques, et le marché a réagi en douceur.

Le président de la Réserve fédérale, Jerome Powell, a récemment balayé les craintes qu’une politique monétaire ultra-accommodante puisse contribuer à la formation de bulles, décrivant les risques financiers comme « modérés ». Si les valorisations sont effectivement relativement onéreuses, le marché reste soutenu par l’amélioration des fondamentaux macroéconomiques, la perspective du lancement à bref délai d’un nouveau programme de relance aux États-Unis, les résultats meilleurs que prévu publiés par les entreprises pour le quatrième trimestre 2020 et le déploiement de vaccins, qui laisse espérer la fin prochaine de la crise sanitaire.

En définitive, tout porte à croire que le marché a connu de petits trous d’air, auxquels une attention excessive a été portée, sans qu’il y ait lieu d’y voir les prémices d’une bulle de plus grande ampleur.