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28 janvier 2023

Dans la tête d’un trader : entre mythes et réalité

Hollywood a présenté les traders comme des personnes à l’égo démesuré, impitoyables, avides de profit, excessives et souvent déconnectées de l’économie réelle. Aujourd’hui, ils fascinent, dérangent, voire déplaisent et incarnent, dans l’imaginaire collectif, tous les excès de la finance mondiale. Mais derrière la caricature, il y a une réalité très différente. myLIFE s’intéresse aux traders et aux biais cognitifs dont ils doivent être conscients pour exceller dans leur activité.

La réalité du métier de trader est très loin du jeune loup génial, arrogant et shooté qui n’hésite pas à désobéir à sa hiérarchie pour prendre LA position gagnante sur les « trading floors ». D’ailleurs, cela fait bien longtemps que les traders ne se bousculent plus en hurlant et en agitant des liasses de papier. Ils agissent désormais derrière une forêt d’écrans, dans le cadre discret des salles de marchés des banques et une partie de leur travail est automatisée. Pourtant, certains mythes perdurent. Et si nous les abordons, c’est aussi pour mettre en garde tous les investisseurs contre certains écueils à éviter.

Greed is good

Si on vous dit « greed is good », comprenez la cupidité est une bonne chose, la plupart des cinéphiles feront immédiatement le rapprochement avec un dialogue du célèbre film « Wall-Street » d’Oliver Stone, devenu emblématique d’une époque glorieuse sur les marchés financiers. Le film suggère que le trader est cupide et que cela le conduit à sa perte.

La cupidité est ce désir excessif de profits pouvant affecter la rationalité et le jugement.

Selon le CFA Institute, il y aurait deux sources majeures d’erreurs pouvant conduire un trader à agir de manière irrationnelle sur les marchés : la cupidité et la peur. La cupidité est ce désir excessif de profits pouvant affecter la rationalité et le jugement. La cupidité pourrait par exemple pousser un trader à rester trop longtemps investi sur une position perdante ou à prendre à l’excès des positions risquées et spéculatives pour tirer profit des mouvements du marché.

À l’inverse, la peur (de perdre) pourrait pousser un trader à quitter prématurément une position « gagnante » pour ne pas s’exposer à de possibles pertes futures. C’est notamment ce sentiment de panique qui est à l’origine de certaines ventes massives qui animent parfois les marchés malgré l’absence de fondements économiques pour les justifier rationnellement.

Prises pour argent comptant, ces descriptions ont de quoi renforcer les croyances de ceux qui imputent aux traders les mouvements excessifs sur les marchés, voire leur attribuent exclusivement la responsabilité des krachs boursiers. Les choses ne sont pas aussi simples.

Faut-il rappeler que la crise des subprimes a eu lieu alors que la finance était soi-disant entrée dans une ère rationnelle de modernisation des systèmes et des outils financiers, ère basée sur des modèles analytiques élaborés par des docteurs en physique et en mathématiques. L’histoire a montré que les algorithmes et les produits financiers opaques qu’ils avaient engendrés étaient si complexes et rationnels qu’ils n’étaient pas vraiment capables de prendre en compte l’irrationnalité inhérente aux êtres humains qui y interagissent. Les modèles analytiques ont ainsi sous-estimé les risques et ont conduit leurs utilisateurs à prendre des décisions dans un aveuglement total.

Les marchés, des catalyseurs d’émotion

Les marchés sont loin d’être aussi rationnels qu’on ne le pense ou le voudrait. Ils concentrent les histoires, fantasmes, peurs et enthousiasmes d’une multitude d’individus, eux-mêmes soumis à une multitude d’émotions et de biais cognitifs. Ce sont ces fameuses narrations économiques qui ont été identifiées et documentées par le Prix Nobel d’Economie, Robert J. Shiller.

Les marchés financiers sont essentiellement des cadres sociaux où les individus interagissent mutuellement pour fixer les prix des actifs.

Les marchés financiers sont essentiellement des cadres sociaux où les individus interagissent mutuellement pour fixer les prix des actifs. Ces prix reflètent des opinions ou paris sur l’avenir, qui sont de par leur nature incertains. Cette incertitude génère nécessairement des réponses émotionnelles fortes positives ou négatives. En clair, le processus d’évaluation des actifs est complexe. Il faut parvenir à se faire une opinion grâce aux informations disponibles tout en essayant d’anticiper l’impact de celles que l’on ignore. Une gageure ! N’oublions pas non plus qu’en matière d’investissement, l’important n’est pas uniquement d’avoir une vision juste et une analyse rationnelle de la situation, encore faut-il que le marché financier soit du même avis… et de préférence pas trop longtemps après vous.

On comprend ainsi aisément pourquoi les narrations économiques se répandent comme une traînée de poudre sur les marchés. Cela d’autant plus que le pur trading s’exerce avec un horizon de court terme. La rapidité est une facteur essentiel. Alors que le risque peut être calculé et évalué de manière statistique, l’incertitude étroitement liée à ces narrations et émotions qui inondent les marchés, ne peut pas se calculer.

10 biais cognitifs que doit maîtriser un trader

Face à cette part d’irrationnalité des marchés, il est raisonnable de penser qu’une personne dotée d’une certaine intuition, expertise et qui connaît ses propres défauts, émotions et potentielles erreurs de jugement est bien placée pour naviguer entre analyses rationnelles et incertitudes génératrices d’émotions. Un agent économique sophistiqué n’est donc pas un agent purement rationnel (cela n’existe pas), mais bien un agent qui a pleinement conscience de ses propres bais cognitifs et de ceux des autres. Ces biais ne constituent pas une faiblesse si le trader sait quand il peut faire confiance à son intuition et quand il doit plutôt s’en remettre exclusivement à son analyse rationnelle. Pour vous aider à identifier vos éventuelles faiblesses, voici 10 biais cognitifs que tout trader aguerri ou néophyte doit apprendre à maîtriser.

Hot hand fallacy ou l’illusion d’avoir une bonne main. Vous avez réussi plusieurs coups gagnants de suite. Grisé par le sentiment d’avoir une main heureuse, vous continuez à prendre des positions risquées, voire de plus en plus risquées. Les séries ne pouvant se prévoir sur le plan statistiques, vous vous laissez guider par une vision irrationnelle des choses. Restez prudent, un retournement est toujours possible.

Illusion Monte-Carlo ou sophisme du joueur. Il s’agit là du pendant inverse. Vous avez pris plusieurs positions perdantes, mais vous vous dites que les choses ne peuvent pas continuer à empirer. Vous décidez alors de continuer à miser encore et encore sur ces mêmes valeurs car vous estimez que le vent « doit » tourner. Malheureusement, le vent pourrait bien ne pas tourner, ou pas avant très longtemps… au point de vous faire subir des pertes très lourdes, voire irrécupérables.

Le biais d’attribution consiste à attribuer vos bons coups sur les marchés à votre seule expertise ou intuition, mais à ne jamais vous remettre en cause quand vous perdez.

Biais d’attribution. Il s’agit du fait d’attribuer vos bons placements à votre seule expertise ou intuition et à ne jamais vous remettre en cause quand vous perdez. Vous avez toujours une excuse ou une personne à blâmer pour justifier votre échec. Il est utile de rappeler ici que ne pas apprendre de ses erreurs est une recette pour les reproduire.

Effet de disposition. Il s’agit de la tendance à conserver trop longtemps les actions perdantes tout en vendant des actions gagnantes prématurément. Ce biais qui se retrouve de manière endémique chez beaucoup de traders professionnels n’est pas l’expression d’une forme de rationalité, mais bien celle d’une émotion. La réalisation de profits permet de maintenir une bonne image de soi, tandis que des pertes effectives nous forceraient à admettre des erreurs. Inconsciemment, un trader sous l’influence de ce biais a tendance à repousser ce moment déplaisant qui consiste à acter la perte dans son livre de transactions, quitte à prendre le risque de l’aggraver.

Aversion à la perte. La douleur physique ou psychologique ressentie face aux pertes est largement supérieure au plaisir généré par des gains pourtant identique. Nous faisons donc tout pour éviter les pertes, quitte à prendre des risques irrationnels. C’est partiellement  ce biais qui, dans les années 1990, a poussé le célèbre trader Nick Leeson à prendre toujours plus de positions risquées avec l’espoir de couvrir ses pertes sur les marchés. Résultat, il a ruiné son employeur, la banque britannique Barings.

Biais de confirmation. Recherchant toujours la confirmation que nous opérons les bons choix, nous perdons de vue ce que le marché exprime effectivement. Nous n’aimons pas les gens et les informations qui contredisent nos pensées, nous aimons ceux qui confirment nos convictions. Par conséquent, nous avons tendance à accorder plus de poids aux informations qui confirment notre position. Ce biais cognitif est insidieux. Au fur et à mesure que nous accordons plus de poids aux choses qui confirment nos pensées, nous devenons plus confiants sur le bien-fondé de nos décisions et nous pouvons perdre de vue la direction réelle que prend le marché.

Biais d’excès de confiance. Le biais d’excès de confiance concentre à lui seul plusieurs biais et poussera bien souvent un trader à surestimer sa part de compétence dans la réussite des transactions qu’ils opèrent et à sous-estimer la part de chance qui est toujours présente dans un contexte de forte incertitude. Il pourrait ainsi être poussé à prendre toujours plus de positions risquées ou à négliger justement des indices qui devraient l’inciter à la prudence.

Biais rétrospectif. C’est dans la nature humaine de vouloir se sentir bien et d’oublier les mauvaises expériences. Notre cerveau n’hésite pas à retoucher sa mémoire des événements passés et à faire comme si ceux-ci étaient beaucoup plus lisibles que ce qu’ils n’étaient au moment où nous les avons vécus. Nous pensons alors à tort qu’il sera possible de les repérer à coup sûr la prochaine fois et agir à temps en fonction.

Bandwagon effect ou effet du train en marche. Ce terme décrit la tendance pour un professionnel à s’aligner sur ce que font ses pairs, même sans être convaincu que cela soit une bonne idée. Tandis que l’analyse de ses graphiques et informations lui suggère un choix, le trader choisit malgré tout de se ranger derrière une autre opinion qu’il considère meilleure uniquement parce qu’elle est partagée par beaucoup. Il pourrait pourtant avoir raison et les autres torts. À méditer.

Il reste un dernier biais à considérer avant de clôturer cet article.

Biais d’angle-mort. Vous avez lu attentivement cet article et il vous a intéressé. Vous pensez immédiatement à une ou plusieurs personnes victimes de certains biais évoqués. Et vous vous réjouissez à l’avance de pouvoir le leur expliquer. En revanche, vous ne pensez pas être concerné. Pensez-vous vraiment que vous êtes beaucoup plus rationnel que vos collègues ou amis ? Attention au biais d’angle-mort qui empêche de voir ses propres biais cognitifs. Vous voilà prévenu !